Les Stoïques (1870)

LA DIVINE TRAGÉDIE

À M. Chenavard

La Mort est dans le ciel, & partout à la fois
S’épanche la bataille autour du Christ en croix.
À peine si la toile immense & grandiose
Peut, dans leur agonie ou leur apothéose,
Contenir tous ces Dieux surgissant du passé :
Ici pleure Maïa sur Ammon renversé ;
Là combattent Jormur & Thor ; plus loin Minerve
Se redresse ; Apollon sur Marsyas conserve
Le droit de l’esprit pur sur l’animalité.
Hercule, dieu des forts, en un vol emporté
Fait cabrer sous son poids Pégase aux vastes ailes ;
Diane bande en vain l’arc aux flèches mortelles,
Et Bacchus & l’Amour, fuyant le sort prévu,
Portent Vénus qui dort vers le monde entrevu.

Le Christ rayonne au centre entre les bras du Père.
Il est le point de mire & le point de repère ;
Celui qu’on ne saurait éviter, qu’on ne peut
Nier ni repousser lors même qu’on le veut ;
Qui commande à la Mort après l’avoir domptée,
Et, tranquille au milieu de leur foule irritée,
Avec l’autorité que lui donne la foi,
Domine tous ces Dieux pleins de rage & d’effroi.
Pour rendre plus complet le sanglant sacrifice,
Car il faut devant lui que tout éclat pâlisse,
Son front a dépouillé le nimbe consacré :
Il est homme, il est mort, il est transfiguré !

O stoïque chrétien ! philosophe & prophète
Qui portez le ciel même en votre âme inquiète,
Artiste au fier pinceau, poëte au sens subtil,
Vous que Dante eût choisi pour compagnon d’exil,
O grand peintre de la Divine Tragédie,
Ainsi vous affirmez dans cette œuvre hardie
Le plan sacré que nous pressentions par instants.
Chaque siècle, à son tour, selon l’ordre des temps,
Sortant sous vos regards de sa nuit plus profonde,
Venait vous dévoiler son rôle dans le monde.
Et dans ce Panthéon dont les murs radieux

Ont dit l’humanité, ses martyrs & ses dieux,
Pour le dernier combat & la sainte victoire,
Héros de l’idéal humain, au ciel de gloire
Vous les faites revivre & les groupez autour
Du Christ consommateur du mystère d’amour,
Qui, du haut de sa croix triomphant de leur nombre,
Par sa seule vertu les rejette dans l’ombre.
—Or cette noble lutte, ô penseur grave & fier,
Est encore aujourd’hui ce qu’elle était hier ;
Grâce à vous je la vois, devant l’histoire austère,
Comme en l’éternité dans toute âme sur terre.
Ce que votre génie embrasse & nous fait voir,
Chaque homme le reflète ainsi qu’un sûr miroir,
Et, reprenant toujours la scène commencée,
Est acteur en ce grand drame de la pensée.

Oui, le combat rugit en nous
Comme une tempête implacable,
Qui nous enfièvre & nous accable
Au souffle ardent de son courroux.
Le bras armé de la Méduse,
Notre sagesse se refuse
À courber son front révolté ;
Et bientôt, lassés du tumulte,
Nous-mêmes désertons le culte
De l’Amour & de la Beauté.

Toutes les lâchetés traîtresses
Font irruption dans nos cœurs ;
Nous devenons les vils moqueurs
De nos plus sublimes ivresses.
Et nous regardons anxieux
Sur le fond orageux des cieux
Se dresser la blanche figure,
Car notre courage abattu
À cet idéal de vertu
Se reconnaît & se mesure.

Mais, splendide accomplissement
Des lois par Dieu même données !
Toutes les forces déchaînées
Marchent en un seul mouvement ;
Tous les temps travaillent pour l’homme,
Un jour récupère la somme
De tant de siècles écoulés,
Et cet ordre & ce plan du monde
Se sont à votre âme féconde
En un seul tableau révélés.

O grave & souverain artiste
Qui portez si haut l’idéal,
Qui dans ce temps sombre & brutal
Êtes si grand étant si triste,
Insensible à l’injuste affront,
Gardez votre lumière au front,
Et, fort de votre force intime
Après tant de maux essuyés,
Dans votre chef-d’œuvre voyez
Resplendir la sainte victime !

1869.

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