Les Stoïques (1870)

TEMPS PERDU

Le temps s’en va, le temps s’en va, Madame.
— Las le temps, non, mais nous nous en allons.
Ronsard

Oh ! tout ce temps perdu pour s’aimer, tous ces jours
Que je vois loin de moi s’envoler dans leur cours
Régulier, lent & monotone !
Tous ces bonheurs flétris dans leur espoir naissant
Comme ces derniers lys sur qui l’hiver descend
Avant la floraison d’automne !

Les arbres dépouillés demandent grâce aux cieux
Et semblent supplier de leurs bras anxieux
Que fouettent le vent & la pluie ;
Le vallon se remplit d’un brouillard froid & gris,
L’horizon nuageux se cache à l’œil surpris,
L’âme dans sa prison s’ennuie.

Car voici la saison du foyer, les longs soirs
Dont la lampe, qu’on voit si blanche aux seuils plus noirs,
Devient l’étoile convulsive ;
Les longs mois qu’on dirait faits pour l’intimité,
Tant elle serait bonne à cet âtre enchanté
Où la flamme ailée est captive.

Mais, ô mon cœur, pourquoi sans cesse revenir
À ce que tu ne peux saisir ni retenir,
À ce qui reste l’impossible ?
Et pourquoi, dédaignant tout ce qui t’est donné,
Aux flèches d’un regret à peine détourné
T’offrir toujours comme une cible ?

Que l’aurait cru ? la paix d’un sort modeste & doux,
Moins que la gloire dont tant d’autres sont jaloux,
Était à conquérir aisée.
O mon cœur ! prie & chante & ramène tes vœux ;
Ce bien est le plus cher de tous ceux que tu veux :
Le parfum de la fleur brisée.

Hélas ! l’heure qui sonne emporte un jour encor,
Et l’attente stoïque a remplacé l’essor
Dont la puissance m’est ravie ;
Et je demeure seule, & je me dis, pendant
Que dans le vide obscur mes yeux vont regardant :
« L’amour est l’âme de ma vie ! »

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