Louisa Siefert : À Charlot
Poésies inédites (1881)
À Charlot
POUR LE QUATRIÈME ANNIVERSAIRE DE SA NAISSANCE
Le 11 mai, lendemain du jour de la signature du traité de Francfort.
(Marc-Aurèle)
Petit, qui vins au monde à l’heure douloureuse
Où la France perdait ses fils, tu ne sais pas
Quel chemin devant toi le sombre avenir creuse
Et quel travail attend tes jolis petits bras.
Tu ris et ne vois point de tristesses, tu chantes
Et ta frêle pensée ignore le péril,
Et tu ne pressens rien des menaces méchantes.
Et tu t’épanouis comme un matin d’avril ;
Tant mieux ! sois turbulent, sois fier, sois fort, sois rose ;
Prépare ta vigueur d’esprit par ta santé,
Sois enfant pour être homme, prends à chaque chose
Ses secrets de puissance et de sérénité.
Petit dont le berceau pose au bord du grand fleuve,
Demande leur élan irrésistible aux flots,
Et, comme un acier fin, trempe ton âme neuve
Dans l’eau limpide et froide aux longs et sourds sanglots.
Petit, que le soleil levant au réveil baise,
Garde purs en ton cœur sa flamme et son rayon ;
Et, comme un bronze d’or coulé dans la fournaise,
Modèle ta statue à l’antique patron.
Petit, sur qui le vent sans cesse souffle et passe,
Apprends à résister à ses caprices fous,
Et, comme un jeune aiglon conquérant de l’espace,
Plane haut dans le ciel au-dessus des courroux.
Petit, qu’à l’admirer la nature convie,
Retiens ces belles lois d’un tout harmonieux ;
Et comme un champ fécond ensemence ta vie,
Afin d’être toujours juste à tes propres yeux.
Alors, quelles que soient ta besogne et ta route,
Tu feras ton devoir et tu le feras bien,
Hardi malgré l’épreuve, heureux malgré le doute,
Car tu ne craindras plus ni personne, ni rien !
Les Ormes, le 11 mai 1875.