Les Stoïques (1870)

SOUPIR

I.

Sans le soupir le monde étoufferait.
Ampère.

Rêves, anxiétés, soupirs, sanglots, murmures,
Vœux toujours renaissants & toujours contenus,
Instinct des cœurs naïfs, espoir des têtes mûres,
Ô désirs infinis, qui ne vous a connus ?

Les vents sont en éveil, les hautaines ramures
Demandent le secret aux brins d’herbe ingénus,
Et la ronce épineuse, où noircissent les mûres,
Sur les sentiers de l’homme étend ses grands bras nus.

« Où donc la vérité ? » dit l’oiseau de passage.
Le roseau chancelant répète : « Où donc le sage ? »
Le bœuf à l’horizon jette un regard distrait,

Et chaque flot que roule au loin le fleuve immense
S’élève, puis retombe & soudain reparaît
Comme une question que chacun recommence.

II.

À vingt ans, quand on a devant soi l’avenir,
Parfois le front pâlit. On va, mais on est triste ;
Un pressentiment sourd qu’on ne peut définir
Accable, un trouble vague à tout effort résiste.

Les yeux brillants hier demain vont se ternir.
Les sourires perdront leurs clartés. On existe
Encor, mais on languit. On dit qu’il faut bénir,
On le veut, mais le doute au fond du cœur subsiste.

On se plaint, & partout on se heurte. Navré,
On a la lèvre en feu, le regard enfiévré.
Tout blesse, & pour souffrir on se fait plus sensible.

Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé,
C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé,
Et c’est la grande soif : celle de l’impossible !

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