Les Stoïques (1870)

 

Les cendres des brûlés sont précieuses graines.
Agrippa D’Aubigné.
(Les Tragiques, livre III.)

Le ciel est sombre, il pleut, &, la tête lassée
De l’incessant & sourd travail de ma pensée,
Je songe, assise auprès du feu mourant. La nuit,
Dans les plis de sa robe étouffant chaque bruit,
Fait tomber sur la terre un lourd sommeil sans rêve.
Mais dans ce grand silence extérieur s’élève
La voix qui parle au fond de toute âme : j’entends
Les mots impérieux qui traversent les temps,
Que Moïse épelait à son peuple farouche,
Que les prophètes ont passé de bouche en bouche
À Jésus, & qu’il dit, lui, du haut de la croix ;
Que saint Paul foudroyé recueillit ; qu’à la fois
Devinèrent Socrate & Platon ; qu’Épictète
Comprenait ; que, pendant des siècles de tempête,
Le dégoût à la lèvre & la révolte au cœur,
Les foules, tressaillant sous le fouet du vainqueur,
Cherchaient au cloître obscur hors de ce monde infâme ;
Et que Huss, au milieu de son bûcher en flamme,
Retrouva pour les rendre à Luther & Calvin.
Tous les martyrs sont là vivants, & c’est en vain
Que le souffle qui vient de l’infini disperse
La poussière des morts oubliés, & renverse
Sur leurs cercueils brisés la pierre des tombeaux ;
Il sème par poignée, il jette par lambeaux
Leurs paroles au monde & leur œuvre à la vie.
Incessamment foulée, incessamment suivie,
La route qu’ils frayaient dans leur sublime essor
S’ouvre devant nos pas & s’élargit encor.
Le sillon lumineux qu’a laissé leur génie
Guide l’humanité sur leur trace bénie,
Et Dieu met dans la coupe où nous buvons l’espoir
Leurs larmes & leur sang versés pour le devoir.

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