Les Stoïques (1870)

LA PIERRE D’ATTENTE

Un peu d’espérance reparaît dans le monde
— Je crois de nouveau à l’avenir.
Edgar Quinet
(Lettre du 26 juillet 1869)

Contre l’ancien rempart de la tour féodale
Où, familier d’hier, le paysan installe
Son foyer à l’abri du vent,
Au-dessus de l’école & du nid d’hirondelle,
Elle est là, droite encore, impassible & fidèle,
Qui regarde au soleil levant.

Depuis quatre-vingts ans qu’il neige ou pleut sur elle,
Qu’elle brave l’éclair, l’ouragan ou la grêle
Comme les révolutions ;
Qu’elle reste rivée à son socle de pierre
Cependant qu’à ses pieds tombe & vole en poussière
Le sort changeant des nations ;

Qu’à l’empire vaincu les royautés succèdent
Et, comme les saisons qui l’une à l’autre cèdent,
Ne s’en vont que pour revenir ;
Plus haut que le combat qui hurle à son oreille,
Immortelle pensée oubliée, elle veille
Les yeux fixés sur l’avenir.

C’est en vain qu’elle a vu partir dans l’ombre occulte,
Pour la mort ou l’exil, ceux qui gardaient son culte ;
Elle attend, car elle savait
Que, plutôt que trahir sa cause abandonnée,
Comme elle ils attendront la fin de leur journée
Pour s’endormir sur leur chevet.

Bonnet au front, péplum à l’épaule mi-nue,
Telle qu’elle a jadis pris d’assaut dans la nue
Son piédestal aérien,
Telle, blessée au cœur par la vie implacable,
Elle se tient debout, vigie infatigable,
Sur le mur croulant, son soutien.

Et lorsque des maisons tout alentour semées
Montent matin & soir de bleuâtres fumées,
Que ce soit l’hiver ou l’été,
Toujours dans le ciel pur, sous le soleil oblique,
Resplendit ton vieux buste, ô jeune République,
Déesse de la Liberté !

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