Louisa Siefert : Par la fenêtre
Poésies inédites (1881)
Par la fenêtre
Sur la place, là-bas, trois énormes nourrices,
De ces femmes qu’on voit quitter enfants, époux,
Tout ce que la famille a de cher et de doux,
Pour vendre aux étrangers leur lait et leurs services,
Passaient, chacune ayant au bras son nourrisson.
Pied traînant, teint vermeil, grasses et reposées,
Elles allaient, ainsi que vont les épousées,
Bonnets enrubannés, le reste à l’unisson.
Vint une jeune femme à la robe étriquée,
Qu’un méchant petit châle à peine enveloppait ;
Pied leste, tête nue, et que le vent frappait ;
Belle, quoique déjà par le souci marquée.
Dans son sein, dans sa robe, elle portait aussi
Un tout petit enfant, doux et frêle comme elle ;
Et sous son châle, ainsi qu’elle eût fait sous son aile,
Elle le réchauffait, ce cher ange transi !
Sans plus la regarder, les trois fortes commères
Continuaient ensemble à jaser bruyamment.
Sur leurs riches bébé, s’arrêtant brusquement,
L’autre jetait le long regard des pauvres mères (i).
(i) Vers reproduit dans le sonnet Petite sœur (Rayons perdus).
L’un de ces beaux enfants pleurait, mordant ses doigts ;
Calme, le sien dormait sous les plis du vieux châle.
Je la vis se pencher sur le petit front pâle,
Et le baiser avec ivresse plusieurs fois.
Pour moi, qui tout ce temps des yeux l’avais suivie,
Je me sentis émue et me pris à rêver :
Un monde devant moi venait de se lever…
Pauvre petite femme ! Ah ! je te porte envie.