Les Stoïques (1870)

LUNE D’AVRIL

Voici briller la lune blanche.
Théophile Gautier.

Déployant ses ailes de cygne
Au vol lent & capricieux,
Le clair de lune me fait signe
Et m’entraîne au loin sous les cieux.

Il franchit les lacs & les fleuves,
Baise les yeux clos des cités,
Et, se riant des grilles neuves,
Il s’en vient aux parcs désertés.

Il écarte l’ombre importune
Avec un geste familier ;
Puis il descend une par une
Les marches du blanc escalier.

Il s’en va retroussant sa robe
Le long de l’humide sentier
Et, de ci de là, se dérobe
Entre le houx & l’églantier.

Je le vois errer d’arbre en arbre
Comme un doux poëte étonné,
Et prêter des blancheurs de marbre
Au banc de pierre abandonné.

C’est ici que, las de sa course,
Rêveur il s’assied longuement,
Jetant aux flots clairs de la source
De la poudre de diamant.

Il endort les roses fleuries,
Il verse la rosée aux lys,
Il étend des blés aux prairies
Son manteau d’argent aux longs plis.

Ainsi promeneur pâle & triste,
Hôte des tombeaux délaissés,
Ami du chat & de l’artiste,
Protecteur des nids menacés,

Là-bas échevelant le saule
Qui pleure les morts oubliés
Et chargeant sur sa blanche épaule
Les linceuls qu’il a déliés,

Jusqu’à l’heure où soudain rougies
Les ténèbres font place au jour,
Il erre, – ô faiseur d’élégies,
O grand enchanteur de l’amour !

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