Les Stoïques (1870)

LE PREMIER FROID

Au fond je suis resté naïf & mon passé,
Bien que sombre, n’a pas tout à fait effacé
De mon cœur la première & candide chimère.
François Coppée

Le premier froid saisit la campagne étonnée :
On fait cercle le soir devant la cheminée,
La terre sous le pied sonne & blanchit, les cieux
Se font gris & le fleuve aux bonds capricieux
S’ouvre en glauques replis ou s’écaille d’ardoise.
Aux champs & dans les bois nul oiseau qui dégoise
Sa chanson, nulle fleur qui rêve, nul rayon
Qui réchauffe le cœur & baise le sillon
Creusé d’hier ; mais seul l’accord de la rafale
Dont tout écho redit la marche triomphale.
— La tristesse revient avec le dur hiver :
Car chacun nous faisons notre retour amer
Vers les bonheurs perdus dans le cours de l’année,
Et, parure sans prix perle à perle égrenée,
C’est comme un fil rompu renoué par endroits
Qui casserait toujours entre nos faibles doigts.
Ainsi je fais sans cesse, & dans la cendre ardente
Retournant les tisons d’une main imprudente,
Je cherche à réveiller l’étincelle qui dort.
Ainsi je vais errant dans le passé mi-mort,
Fouillant un souvenir, ressuscitant un songe,
Couvant de mon amour toute erreur qui prolonge
Le temps trop vite enfui, l’espoir trop tôt pleuré.
Je suis comme un enfant pour croire, &, si navré
Qu’il soit souvent, mon cœur est encor plein de joie
Il suffit qu’une étoile au fond des nuits flamboie
Pour qu’aussitôt de moi j’écarte tout chagrin ;
Et si le front que j’aime entre tous est serein,
O sombre hiver, ô jours cruels que je défie,
Il suffit d’un regard pour éclairer ma vie !

Octobre 18…

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