Les Stoïques (1870)

ÉPILOGUE

Soyez toujours prêts.
Calvin

Oui, si jeune encore & mûre déjà,
J’ai connu les maux d’une longue vie,
Je puis jalonner la route suivie
D’espoirs que le dur destin abrogea.

Mais si j’en dressais la funèbre liste
Comme une barrière aux essors ardents,
Serais-je moins prompte en vœux imprudents,
O fatalité, serais-je moins triste ?

Sans lui demander seulement pourquoi,
J’accepterai donc ce que Dieu m’envoie,
Et jusqu’à la fin j’irai dans ma voie,
Libre de remords, de plainte ou d’effroi,

Je saurai souffrir s’il faut que je souffre ;
Et, gardant surtout ma sincérité,
Je dirai, selon qu’elle aura dicté,
La joie ou le deuil, le ciel ou le gouffre.

Aujourd’hui j’ai cru posséder la paix,
Et pouvoir jeter un défi superbe
Aux tourments qui font la parole acerbe :
Je verrai demain si je me trompais.

Car demain, peut-être, aura son épreuve,
Joug plus difficile & lourd à porter,
Qu’il faudra subir sans rien regretter,
Quel que soit le doute en moi qu’elle émeuve.

Vous donc, jours futurs, vous pouvez venir ;
Oiseaux précurseurs d’aube ou de tempête,
Sur mon front pensif passez, je suis prête,
Je n’essaîrai pas de vous retenir.

C’est la loi de tous qu’à mon tour j’observe :
Je sais que mon cœur est resté naïf
Et qu’un lien sombre au passé plaintif
Noûra l’avenir que Dieu me réserve.

Janvier 1870.

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