Les Stoïques (1870)

 

L’aigle a soif de voler, l’homme a soif de souffrir.
Joséphin Soulary

Jadis enfant joyeuse & folle,
Toujours extrême en mes désirs,
Combien de fois une parole
Me prit à mes jeunes plaisirs !

Le seul mot deviné de gloire
Me causait des enivrements : —
Je rappelais à ma mémoire
L’exemple des grands dévoûments ;

J’enviais jusqu’à la souffrance
Qui, trempant l’âme à sa valeur,
Force même l’indifférence
D’honorer en nous le malheur ;

Dans mon imprudente énergie
Féconde en rêves ébauchés,
J’avais presque la nostalgie
Des bastilles & des bûchers ;

Et l’esprit hanté des merveilles
Des fastes de la nation,
Ce seul cri remplissait mes veilles :
Réforme & Révolution !

Car je refusais de comprendre
Qu’il n’est pas besoin d’échafaud,
Et qu’un noble rang est à prendre
Sans aller si loin ni si haut.

L’amour, à sa chaude lumière,
Vint alors éclairer mon cœur,
Librement je l’ai la première
Reconnu, proclamé vainqueur ;

J’ai donné de longues années
À ces fiers tourments ingénus, —
Puis d’autres épreuves sont nées,
Puis d’autres chagrins sont venus.

Maintenant la vertu stoïque
Réveille en moi l’ancien espoir
Et me dit : « Il n’est d’héroïque
Que l’honneur & que le devoir !  »

Mais calmant mon effervescence
Prête à partir aux grands combats :
« Sache donc tourner ta puissance
Toi-même à te vaincre tout bas. »

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