Les Stoïques (1870)

DÉDICACE

À MA GRAND’MÈRE

Quand tu m’as demandé ce livre des Stoïques,
O mère qui n’es plus, tes lèvres héroïques
Retenaient le soupir par l’agonie étreint ;
Mourante, & cependant presque debout encore,
Le regard éclairé de la splendide aurore
Qui luit au ciel pour nous lorsqu’ici tout s’éteint,
Tu t’élevais déjà vers le monde invisible ;
Et ton courage calme & ta force paisible,
Bravant l’âpre douleur de l’adieu déchirant,
Dans la simplicité de ta bonté sereine,
Nous montraient cette tombe où le temps nous entraîne,
Où l’éternité nous reprend.

Ainsi, comme le but de la route suivie,
Comme le dernier mot des leçons de ta vie,
Tu nous laissais le saint exemple de ta mort.
Jamais tu n’avais eu dans ta jeunesse fière
Plus de grandeur, d’amour, de joie & de lumière
Qu’à cet instant sublime en ce suprême effort.
Comme si des rayons sortaient de tes paroles,
Jamais nous n’avions vu de telles auréoles
Détacher ton front blanc sur le fond noir des nuits ;
Et jamais, accablés sous une épreuve telle,
Nous n’avions mieux senti l’espérance immortelle
Naître pour nous des jours enfuis.

C’est alors cependant que tu t’es souvenue,
Et que, pressant ma main dans ta main retenue,
T’efforçant de sourire & de me regarder,
Tu m’as dit : « Donne-moi dans ton livre une place ;
Je ne le verrai pas, car il reste & je passe,
Et mon deuil va peut-être encor le retarder ;
Mais pourtant j’aimerais, même au bord de la tombe,
Même à l’heure où pour moi tout s’efface & retombe,
À voir mon nom écrit sur le feuillet premier. »
Des larmes ont scellé ma promesse, & ce livre,
O grand’mère, aujourd’hui qu’à son sort je le livre,
Je te le donne tout entier.

Prends-le donc sous ta garde & reçois-en l’hommage,
Et, si peu de valeur qu’il ait, dans mainte page
Reconnais tes récits & sens battre ton cœur.
– Ah ! que de fois, jadis, à tes genoux assise,
Pressant à l’épuiser ta patience exquise
Et venant, grâce à toi, reprendre au temps vainqueur
Quelques-uns des trésors cachés dans ta mémoire,
Je t’ai redemandé la chanson ou l’histoire
Qui me faisait sourire & te faisait pleurer !
Que de fois, en souci de ces choses fanées
Et par toi remontant le fleuve des années,
J’ai tenté de les recouvrer !

Ou, de même inutile & trop souvent oisive,
Comme un contraste avec ma tristesse pensive,
Comme un but proposé que je ne puis courir,
Moi qui vis au dedans cachée & repliée
Et, plaintive alouette à sa cage liée,
Sais seulement chanter &, s’il le faut, souffrir,
Que de fois j’évoquai devant le seuil plus sombre
L’émouvant souvenir des misères sans nombre
Que tu sus, non guérir, hélas ! mais soulager,
Et, m’oubliant enfin moi-même pour te suivre,
Avec ces malheureux qui te devaient de vivre,
Que de fois j’ai cru partager !

Entre nous deux ainsi c’était un doux échange
Tout odorant pour moi d’un parfum sans mélange,
J’étais ta poésie & toi ma charité.
Comme autrefois l’enfant dans tes bras endormie,
Ou sur ses petits pieds avec peine affermie,
Quand tu l’aidais dans sa naissante liberté,
Tu berçais de tes vœux ma jeune renommée,
Et, d’un nouvel espoir pour elle ranimée,
Tu mettais ton plaisir à voir mes premiers pas,
Tandis qu’auprès de toi rénovant ma pensée,
Je fixais dans cette œuvre à ta tombe adressée
Ce que tu m’avais dit tout bas.

Car le temps a passé des luttes douloureuses,
Et par le temps aussi mes larmes plus peureuses
Dans l’ombre & le silence ont appris à couler.
J’ai dû voiler aux yeux le secret de mon âme
Et mettre désormais la main devant la flamme
Pour la garder du vent qui pouvait la troubler.
Et si quelques rayons transparaissent encore
Entre mes doigts que leur lueur empourpre & dore,
Si mon front, seul frappé de leur rose reflet,
Penche en avant ainsi qu’au poids d’une couronne,
Ma voix a tu l’aveu que mon cœur abandonne
Et qui sur mes lèvres volait.

Ce livre est donc à toi dans sa mélancolie,
O grand’mère, &, fleur triste en son bouton pâlie,
À ton cher souvenir je viens le consacrer.
C’est plus une prière encore qu’une offrande,
Car, si j’ai su parler de vertu simple & grande,
C’est que tu me la fis connaître & vénérer.
Toi donc, en qui j’ai vu l’âme de deuils brisée,
Dominant par la foi la nature épuisée,
Soumettre la mort même à l’élan de l’esprit,
Étends la main sur moi qui me trouble & m’effraie
Et permets que j’honore en toi la gloire vraie,
Celle qui jamais ne périt !

Les Ormes, janvier 1870.

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