Anaïs Ségalas : Rita et Christina
Les algériennes, poésies (1831)
RITA ET CHRISTINA
Parfois la nature assoupie,
Sans prodiges, sans changement,
Suit un égal enchaînement,
Dont rien ne trouble l’harmonie.
Le siècle, sans bruit écoulé,
Semble, loin de l’Être suprême,
Suivre sans guide et de soi-même
Son cours uniforme et réglé.
Mais Dieu parle, à sa voix les fleuves se tarissent,
Et du globe éperdu les entrailles frémissent.
Tout s’agite aussitôt d’un saint effroi troublé ;
En cadavres épars nos cités se transforment,
L’astre du jour pâlit, les prodiges se forment,
Et l’univers est ébranlé.
Ainsi, nous arrachant à des oublis funestes,
Pour ramener notre âme à des rêves célestes,
Il jette un double monstre aux états écossais ;
II unit deux jumeaux par des liens magiques,
Ou fait naître, non loin des rives Italiques,
Une vierge aux doubles attraits.
Un seul corps à nos yeux présente
Deux filles aux traits enfantins.
L’air qui se confond dans leurs seins,
Séparément les alimente ;
Et chacune, objet de pitié,
Victime du courroux suprême,
Traîne à ses pas, sœur d’elle-même,
Son inséparable moitié.
Dans les flots d’un lait pur qui verse l’existence,
Deux femmes ont formé leur première innocence :
Rita, d’un pas craintif, essayant son chemin,
Semble dès son aurore entrevoir la journée ;
L’autre, ignorante encor, de roses couronnée,
Sourit à son triste matin.
Quoi ! deux impressions, deux sentimens, deux âmes !
Deux souffles immortels animent de leurs flammes
Cet informe portrait de la divinité !
Approchez, approchez, ô sages de la terre,
Sous votre main si prompte à chercher leur mystère,
Deux cœurs brûlans ont palpité !
Loin d’unir leurs jeunes alarmes,
Le ciel divisa leurs désirs :
Ici la joie et les plaisirs,
Et là la douleur et les larmes.
Pauvres enfans, vos premiers ans
Ne sont qu’une amère souffrance ;
Pour les doubler, la Providence
Voulut séparer vos tourmens.
Jusqu’ici l’homme seul avait enchaîné l’homme ;
Tout mortel est né libre ; et dans chaque royaume
Celui que l’état met sous d’horribles verroux,
L’oiseau que l’on ravit à ses célestes plaines
Et l’esclave courbé sous le poids de ses chaînes,
Sont encor plus libres que vous.
Un affreux châtiment, accablant un coupable,
Par un fer oppresseur l’unit à son semblable ;
Mais, on peut voir finir des liens si cruels,
La pitié les dissout, et l’or peut tout corrompre ;
Un roi peut les briser, la lime peut les rompre,
Et les vôtres sont éternels.
En vain les juges de la terre
Nous imposent des fers honteux :
Ils sont aussi fragiles qu’eux.
Mais nul, de sa main téméraire,
Ne rompt le nœud matériel
Auquel, dans sa toute puissance,
Le condamne dès sa naissance
Le juge souverain du ciel.
Il vous délivre enfin, sa bonté tutélaire,
Pour son plus grand bienfait vous arrache à la terre.
Tout vous était ravi jusqu’à la volonté,
Et chacune de vous, constamment asservie,
Doit rendre grâce au Dieu qui lui reprend la vie,
En lui rendant la liberté.
Mais plus tard, disait-on, en dissipant vos peines,
L’amitié sous sa chaîne eût caché d’autres chaînes.
Jamais. Sa noble ardeur exige un libre accord ;
Et l’amitié n’est pas une esclave avilie,
Dont la servilité se soumet, et se plie
Aux mille caprices du sort.
Toujours votre jeunesse avide
Eût ignoré ses biens si doux.
Mais, séduisant l’une de vous,
L’amour eût été plus perfide.
Jamais son céleste plaisir
N’embrase une âme dépendante
Que d’une flamme languissante,
Qu’un seul jour voit naître et mourir.
On voit par nos volcans mainte ville engloutie ;
Mais dans les lieux déserts de la froide Scythie
Peut-on être embrasé par leur feu courroucé ?
Un cœur où l’amour naît, brûle, et se développe
Peut-il battre enflammé sous la même enveloppe
Qui le tient près d’un cœur glacé ?
Dormez loin des chagrins d’une vaine existence !
Au jour du jugement, brillantes d’innocence,
Vous sortirez enfin de votre noir tombeau,
Comme un heureux enfant, qui dès long-temps sommeil
Pur comme un ciel serein, ouvre ses bras, s’éveille,
Et s’élance de son berceau.