Les algériennes, poésies (1831)

LES SONGES

J’aperçois un grand nombre de personnes endormies ; je voudrais, par curiosité, que vous me dissiez les divers songes qu’elles peuvent faire. Très volontiers, repartit le démon ; vous aimez les tableaux changeans, je veux vous contenter.
Le sage

L’astre aux pâles clartés reparaît à nos yeux ;
Les nuages obscurs se perdent dans les cieux.
Protégés par la nuit, à l’ombre des mystères,
Les songes s’élançant escortés des chimères,
Sur nos sens assoupis répandent leurs faveurs,
L’imagination leur prête ses couleurs,
Et sous leurs traits menteurs, l’espoir, l’amour, la haine
Reproduisent leur trouble à notre âme incertaine.
Sur l’aile du génie, un songe créateur,
Vient agiter l’esprit d’un grand spéculateur ;
Paris semble invoquer sa sublime industrie ;
Il va de ses bienfaits enrichir sa patrie.
C’est peu que l’Omnibus, dans ses nombreux départs
De badauds importuns purge nos boulevards,
Que le boiteux Tricycle et que la Diligente,
Entassent chaque jour dans leur caisse pesante
Les élégans piétons du beau quartier d’Antin
Ou le peuple affairé du faubourg Saint-Martin,
Et que tous constamment, roulant avec vitesse,
Dans les mille détours de l’antique Lutèce,
Délassent, sans nuire aux plus faibles moyens,
Les membres fatigués de nos Parisiens,
Il veut créer, malgré les inventeurs modernes,
Un char désolateur de ces chars subalternes.
Une limonadière assise à son comptoir,
Y donnera le punch et le café du soir ;
Dîners, repas de corps, tout y sera facile ;
L’étranger pourra même y fixer son asile,
Et l’on réunira, dans ce séjour changeant,
Hôtel garni, café, voiture et restaurant.

Près de lui, sur un lit abreuvé d’amertume,
Qui n’a jamais connu la douceur de la plume,
Un avare craintif tient avec sûreté
Un vieux coffré poudreux sur son sein agité.
Il oublie à la fois parens, amis et femme ;
L’argent est son ami, c’est son tout, c’est son âme.
Mais un songe enivrant vole en ces tristes lieux ;
Dont la voûte en ruine est voisine des cieux.
Sa femme, ses enfans, rebut d’un cœur sordide,
Ont dépouillé leur forme à son regard avide.
Il frémit de plaisir, les touche et doute encor.
Chacun autour de lui se convertit en or.
Jamais plus tendre amant, jamais plus tendre père,
Le plus fidèle époux, l’ami le plus sincère,
N’eut pour l’être qui seul lui fait aimer le jour,
Plus de sollicitude et de soins et d’âmour.
Il embrasse long-temps avec idolâtrie
Ses enfans adorés et sa femme chérie,
Et dans ses bras enfin pressant cet amas d’or,
Au péril de ses jours il défend son trésor.

Mais déjà le sommeil de son réduit s’échappe,
Et sur le lit moelleux d’un moderne Esculape
Verse à flots d’opium un repos bienfaiteur ;
Un songe vient glacer notre savant docteur.
Il voit un spectre affreux, une ombre menaçante
D’un cadavre hideux, la dépouille effrayante ;
Un linceul est jeté sur son corps palpitant,
Et du sang des humains semble encor dégoûtant.
Au teint blême et mourant de ce triste squelette
On le croirait nourri d’eau chaude et de diète.
Le docteur rassuré par ces signes certains,
Pense qu’il voit en lui le dieu des médecins ;
Mais, le spectre, agitant sa mâchoire infernale,
Fait entendre ces mots d’une voix sépulcrale :
« Coupable descendant du docteur Sangrado
Et sanguinaire appui d’un système nouveau,
Crois-tu donc vainement usurper mon empire ?
Reconnais ton rival, tremble, je suis vampire.
Mes états dépeuplés et mes faibles sujets
De ta science infame attestent les forfaits ;
Tu plonges les mortels, victimes éperdues,
Dans un vaste océan d’eau chaude et de sangsues,
Et sur leur teint flétri, dans leur morne regard,
Tu graves chaque jour l’empreinte de ton art.
Privés d’un sang vermeil, leurs corps froids et livides
Refusent l’aliment à mes lèvres avides :
Le jour de la vengeance est enfin arrivé ;
Frémis du châtiment que je t’ai réservé. »
Il dit, et l’entraînant vers l’horrible Ténare,
Il le plonge à jamais aux gouffres du Tartare.
Mais, fidèle au principe et bravant son courroux,
Conservant aux enfers ses penchans et ses goûts,
Sur ses anciens cliens maintenant son empire,
L’esculape détruit se transforme en vampire,
Pour ne point déroger ni changer de métier.

Auprès de son séjour, dans le noble quartier,
Une vieille titrée, aux coussins favorables
Confiait mollement ses appas vénérables.
Croyant saisir encor ses pouvoirs abolis,
Et sur les anciens temps promenant ses esprits,
L’illustre antiquité dormait avec noblesse ;
Car les yeux révérés d’une vieille comtesse,
Qui vit soixante hivers et compte maint quartier,
Ne sauraient s’assoupir d’un sommeil roturier.
Fière, malgré les ans et leur trace cruelle,
D’avoir des parchemins encor plus anciens qu’elle,
Grâce à l’illusion d’un songe radieux
Elle voit rassemblés ses antiques aïeux :

Le premier, vrai squelette au débile visage,
Et d’un siècle ambulant représentant l’image,
Était du temps des Francs, issu du sang d’un roi,
Cousin de Dagobert, ami de Saint-Éloi.
À son aspect divin, la vieille douairière,
Jetant avidement ses regards en arrière,
Admire avec délice, ivre de vanité,
De ce corps desséché la noble vétusté.

L’autre était de ces temps, qui dans leur cours prospère,
Comme un rayon de gloire, ont passé sur la terre,
Mais où l’on vit, hélas ! les nobles surchargés
Du pompeux attirail de leurs vieux préjugés.
Il touche à son pourpoint, rattache son épée,
Rajuste sa perruque artistement poudrée,
Jette sur sa personne un coup d’oeil complaisant,
Et prononce à la fin ce discours imposant ;

« Les vertus ne sont rien, le nom fait tout, ma fille.
Dédaignez ces vilains dont le monde fourmille ;
Et, si quelqu’un d’entr’eux vous gêne ou vous déplaît,
Obtenez aussitôt des lettres de cachet,
Et qu’il aille expier au fond de la Bastille
Le grand tort d’offusquer une illustre famille.
Surtout n’imitez pas les vulgaires desseins
De ces petits bourgeois qui se font écrivains ;
N’étalez pas comme eux les fruits de la science,
Et conservez plutôt une noble ignorance.
Songez…» Mais l’horizon se pare de ses feux,
Et dissipe à l’instant les célèbres aïeux.

Les songes, effleurant le globe de la terre,
Portent leurs fictions dans un autre hémisphère.

 

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