Anaïs Ségalas : Le drapeau tricolore
Les algériennes, poésies (1831)
LE DRAPEAU TRICOLORE
Un étendard nouveau, repris par les Français,
S’étale avec fierté sur vos sombres palais.
Que l’on jette ces morts encor chargés d’entraves !
S’il a flotté jadis aux regards éperdus
Sur des cadavres de vaincus,
Jamais il n’ombragea des cadavres d’esclaves.
Le reconnaissez-vous, rivages Africains ?
Lorsque nous déroulons ce drapeau tricolore,
La vieille Égypte tremble encore :
C’est lui qui, dans le Caire aux rivages lointains,
Guida Bounaberdi, lorsque dans ses murailles
Il parut, l’oeil armé d’éclairs,
Comme le lion des déserts,
Comme le géant des batailles !
Comme il brillait dans ces climats,
Sous cette bannière magique !
Et plus tard foulant sous ses pas
Les débris de la république,
En vain à ses parens il jeta des états,
Comme un passant jeta une aumône,
Et des fatigues des combats,
Vint se reposer sur un trône ;
Jamais, le bras armé d’un sceptre universel,
Entouré de sa cour et ceint d’un diadème,
Il ne parut si grand dans sa pompe suprême,
Que lorsque son drapeau, comme un signe immortel,
En lambeaux tout poudreux et criblés par la guerre,
Brillait entre ses mains, superbe et sans égal,
Et venait décorer son front impérial
De sa couronne militaire.
Le géant est tombé… mais dans son choc affreux,
Il n’a pas écrasé l’hydre de nos victoires.
Pour savoir la fin de nos gloires,
Il faudrait demander au temps miraculeux,
Qui n’arrive jamais, et qui toujours avance,
Le terme de sa marche immense.
Nos aïeux ont soumis les plus fiers ennemis ;
Nous vaincrons tous comme eux : car nous croyons encore
Ainsi qu’aux bords du Nil, aux lois de Pythagore :
L’âme de nos héros qui portèrent jadis
La terreur sur chaque rivage,
Passe dans le corps de leurs fils,
Pour leur transmettre son courage.
On sait que jamais l’âme en brisant ses liens,
D’un stupide animal ne forme l’existence :
Mais notre sublime croyance
Immortalise la vaillance ;
Voilà quelle est, Égyptiens,
La métempsycose de France.
Oui, les siècles futurs rediront nos succès ;
Toujours notre étendard fera frémir la terre.
Autrefois l’aigle des Français
L’a laissé tomber de sa serre,
Quand vingt peuples unis contre un peuple indompté
Jusqu’en nos murs vinrent le prendre ;
Mais, Phénix de la liberté,
Le voyez-vous déjà renaitre de sa cendre ?
Il surmonte en vainqueur ce bronze colossal,
Que l’étranger regarde en sa rage étouffée ;
Tel, après le combat, un vaillant général
Se repose sur son trophée.
Sur tous nos monumens son aspect martial,
À notre devoir nous rappelle ;
Dans l’asile vengeur où l’on défend nos droits
Et sur le palais de nos rois,
La liberté le met comme un gardien fidèle.
On le voit arboré parmi les nations,
Comme un signal de délivrance ;
Et l’astre de l’indépendance,
Qui lance partout ses rayons,
S’est levé dans la France, éclatant de lumière,
Pour éclairer l’Europe entière.
Ce drapeau fut toujours son symbole divin.
Et, comme nous voyons, au sein d’un jour d’orage,
Le signe du beau temps, dissipant le nuage,
Luire à l’horizon lointain,
Et séduit par les feux de sa douce lumière,
Le pasteur s’éloignant du seuil de sa chaumière,
Espérer un ciel plus serein,
Tel, arrachant le sceptre à des lois qu’il détrône,
Parfois un pouvoir oppresseur
Enchaîne des sujets sur les degrés dû trône ;
Mais lorsqu’on voit soudain, dans ces temps de malheur,
Les trois couleurs paraître en France,
Le peuple peut alors, d’ivresse transporté,
Saluer avec confiance
L’aurore de la liberté.