Les algériennes, poésies (1831)

LE CHAMP DE BATAILLE

On n’entend plus gronder nos rapides tonnerres,
On ne voit plus briller les tranchans cimeterres,
Les flammes ni les fers ; tout finit à la fois :
Et ce bronze arrondi qui brûle et qui ravage,
Et dans un camp rival porte un sanglant message,
Ne fait plue retentir sa voix.

Tout est calme à présent dans le champ du carnage,
Et l’on n’aperçoit plus que le pâle visage
Des cadavres hideux qui sont encor fumans.
La mort, qui vient s’asseoir dans son affreux domaine
Regarde en souriant cette ruine humaine
Et ces décombres palpitans.

Elle n’a pas souvent d’aussi brillantes fêtes ;
Chaque jour ne voit pas tomber autant de têtes.
Elle souffle partout Son horriblo venin,
Elle fait exhaler une âme fugitive,
El laissant ses travaux, comme un pâle convive,
Contemple son sanglant festin.

Là des Algériens, tout meurtris de blessures,
N’opposent à la mort ni craintes ni murmures,
Aux lois du grand Allah stupidement soumis,
Du destin tout puissant respectent le mystère,
Et quittent sans tourmens leur sérail de la terre
Pour leur sérail du Paradis.

L’Arabe du désert, couché dans la poussière,
En arrêtant le sang qui rougit la crinière
De son coursier mourant, semble s’être endormi
Avec le compagnon qui charmait sa misère,
Et paraît envoyer à son cheval de guerre
Le dernier adieu d’un ami.

Ce Français donne encore, accablé de souffrance,
Un sourire à la gloire, une larme à la France ;
Mais il songe, en cessant de pleurer son hameau,
Qu’il s’endort en vainqueur et soumit cette terre,
Et qu’il est toujours beau, sur la rive étrangère,
De conquérir même un tombeau.

Et qu’importe d’ailleurs au mortel qui succombe
Qu’un saule désolé se penche sur sa tombe,
Qu’un palmier la surmonte en des pays lointains,
Qu’un tertre de gazon ou de sable l’indique ?
Les vers dans notre France, aussi bien qu’en Afrique,
Rongent les débris des humains.

Mais on entend sortir du lugubre silence
Les chants victorieux des enfans de la France :
Dès lors tous nos blessés, écoutant ces guerriers,
Semblent, dans leur ivresse, oublier leurs tortures :
Car jamais nos soldats ne sentent leurs blessures,
Quand on les couvre de lauriers.

Leur âme, prête à fuir, entend ces cris de gloire,
Et leur chant d’agonie est un chant de victoire.
Ils s’endorment enfin dans le lieu du combat,
Sur leurs canons muets penchent leur front terrible,
Et leur corps épuisé trouve un sommeil paisible
Sur le lit de mort du soldat.

 

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