Les algériennes, poésies (1831)

L’arrivée des français

Quelque guerrier Romain est-il ressuscité ?
Qui fait jeter ces cris, qui fait prendre ces armes,
Et quelles légions mettent tout en alarmes ?
Qui trouble maintenant le Maure épouvanté ?
A-t-il vu se dresser pendant la nuit profonde
L’ombré dé Bélisaire irrité, menaçant,
D’une main implorant la pitié du passant,
Et de l’autre ébranlant le monde ?

Interdit et tremblant, aurait-il vu soudain
César, le grand César, secouant la poussière
Des siècles qui pesaient sur sa couche de pierre,
Se lever en tenant le globe dans sa main ?
Serait-ce Scipion, qui s’agite et retombe
Dans l’étroite prison de son grand corps Romain,
Et qui du sein de Rome a glacé l’Africain
En se retournant dans sa tombe ?

Mais l’Arabe, agité d’un courroux infernal,
Montre des bâtimens avec des cris farouches.
La mer, la vaste mer, ce gouffre aux mille bouches,
Qui résiste au tonnerre, et le traite en égal,
Lutte contre les vents et leur souffle fatal
Porte sans les briser ces vaisseaux qu’on renomme,
Et l’ouvrage de Dieu laisse celui de l’homme
Planer sur son front colossal.

Tel, brillant au dessus des mortels trop fragiles,
Un géant dont le front paraît toucher aux cieux,
Impose à l’univers son joug impérieux,
Du seul bruit de son nom sait effrayer les villes,
Soumet les nations à son frein tout puissant,
Et les voit à ses pieds dans leur crainte profonde,
Commande en demi-dieu, lutte contre le monde,
Et sourit au jeu d’un enfant.

Ces braves que l’on voit voguer vers ce rivage,
N’étalent point aux yeux, sur des drapaux Romains,
L’impérissable éclat, les souvenirs lointains
Des grands noms de Zama, de Thapse et de Carthage ;
Mais leur courage oppose à ces noms solennels,
Iéna, Friedland et d’autres jours de gloires :
Du colosse de leurs victoires
Voilà les membres immortels.

L’ardeur est sur leur front, le rire est sur leur bouche
Avec tous les dangers ils sont familiers,
La mort même auprès d’eux perd son aspect farouche
Elle est douce, elle est belle, et montre des lauriers
Courageux et légers, pleins de feux héroîques,
Les fêtes et la guerre ont pour eux mille attraits,
Et dans leur âme un Dieu mit en lettres magiques
Liberté….. Ce sont des Français.

Ou Français, ou Romains, qu’importe,
N’ont-ils pas les mêmes vertus ?
Que tout un peuple hérite et sorte
De Çlovis ou de Romulus,
Qu’on ait brillé dans un autre âge,
Que le renom, soit jeune ençor,
Que l’on soit vainqueur à Carthage,
Qu’on soit vainqueur auront Thabor,
Qu’on soit du Tibre aux bords sévères,
De la Seine aux coteaux rians,
Qu’un siècle rapproche les guerres,
Ou que le poids de deux mille ans
Entre des gloires étrangères
Étende son immensité,
Tous les fils de la liberté
Ne doivent-ils pas être frères ?

Ce peuple vient enfin, noble effroi des pervers,
De tous les opprimés terminer l’esclavage,
Et s’il traîne après soi la terreur, le carnage,
Il vient aussi briser des fers.
Pour vaincre, chef d’Alger, tes soins sont inutiles,
L’indépendance est là qui combat dans ses rangs,
Il saura renverser le trône des tyrans,
Qui repose toujours sur des bases fragiles.

Sur un faible repos, mais long pour des Français,
Confians ennemis, tout votre espoir se fonde ;
« Ils auront oublié l’art de vaincre le monde, »
Dites-vous, « en dormant du sommeil de la paix ; »
Mais un souffle léger sait rallumer leur flamme,
Et la valeur en eux repose et ne dort pas :
La première lueur des foudres des combats,
Soleil de nos guerriers, vient ranimer leur âme.

Ils ont touché vos bords. Voyez ces vieux soldats ;
Les ans marquent sur eux des empreintes livides ;
Leur coeur aurait cessé ses battemens rapides,
Si la mort eût osé l’atteindre hors des combats.
Leur bras, jadis terrible aux jours d’Alexandrie,
Retrouve à soixante ans l’ardeur qu’il déploya,
Et leur reste de sang, que la guerre oublia,
S’agite encor pour la patrie.

Là des guerriers naissans courent avec transport
Essayer leurs pas dans la gloire.
Voyez cet instinct de victoire
Qui leur fait affronter la mort !

Voyez tous ces Français que la fureur dévore,
Tous les canons braqués sur vos fronts pâlissans,
Tous les yeux enflammés, tous lés bras menaçans,
Et répondez….., dort-on encore ?

Tremblez, fiers oppresseurs ; ces courageux soldats
Naguère ont délivré les fils de l’Hellénie,
Quand les Turcs s’enivraient de leur lente agonie,
Mais en les immolant ne les soumettaient pas.
Les Grecs se défendaient d’une main défaillante,
Mais le sang, qui coulait de leur corps expirant,
S’en allait tout entier, sublime dévoùment,
Faire revivre encor la liberté mourante.

Heureux libérateurs de la Grèce au trépas,
Vos noms sont répétés par l’écho du Pirée ;
On verra s’élever votre image adorée
Auprès des Thémistocle et des Léonidas,
Et les siècles futurs confondant l’origine
De tous les illustres guerriers,
Uniront vos jeunes laurier
À ceux des grecs de Salamine.

Peu de voix à présent parlent de vos hauts faits,
Dans son siècle jamais nul n’éblouit la terre.
Un héros est un dieu pour l’âme du vulgaire,
Et l’on n’adore pas les dieux qu’on voit de près ;
Mais la postérité vous montrant moins fragiles,
Fera que Marengo, l’orgueil dé votre nom,
Deviendra votre Marathon
Et Waterloo vos Thermopyles.

Et lorsque nos cités, nos palais souverains,
Céderont au pouvoir du temps qui nous immole,
Comme on accourt à Sparte ou sur le Capitole,
Visiter les débris des Grecs et des Romains,
Le voyageur pensif, rêvant avec tristesse,
Viendra pour évoquer, admirant leurs succès,
Les grandes ombres des Français
Sur les ruines de Lutèce.

 

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