Anaïs Ségalas : La captive
Les algériennes, poésies (1831)
LA CAPTIVE
Toujours des forts, des tours où le musulman veille,
Des maisons aux toits plats, en forme de corbeille,
Des temples pour leur Mahomet,
Sur le triste balcon la triste persienne,
Des palais tout brillans de la pompe Africaine,
Avec des tètes au sommet !
Toujours Alger, toujours, sur la vague bleuâtre,
Sa ville apparaissant en vaste amphithéâtre,
Ses toits offrant l’aspect divers
D’une grande tenture avec ses larges toiles,
D’une flotte immobile, et dont les blanches voiles
Dominent au loin sur les mers !
Toujours ce port affreux, où rayonnans de joie,
Tous ces brigands des eaux vont déposer leur proie !
Du Tibre aux rives de Siam
L’espoir d’un gain sordide à l’envi les entraîne ;
Ils marquent par des vols de marchandise humaine
L’époque de leur Baïram.
Port, maisons et palais que le meurtre décore,
Ne sont tous à mes yeux qu’un cachot que j’abhorre,
Où me retient la trahison.
Cette mer n’est pour moi qu’une barrière immense,
Qui vient, me séparant de ma divine France,
Doubler l’horreur, de ma prison.
Et mes jours, dont ici la lâcheté m’outrage,
S’alimentent dun air imprégné d’esclavage !
Moi, je vis d’un souffle infecté !
Et je puis bien, hélas ! languissante et proscrite,
Respirer à la fois, dans leur cité maudite,
La vie et la captivité!
Quoi, je vois sans mourir l’exécrable tendresse
De cet époux banal, inconstant sans ivresse,
Ne régnant que par la terreur !
Échantillons vivans de différentes plages,
Son amour abruti rassemble dans leurs cages
Des femmes de toute couleur.
Lorsque pour me donner un baiser monotone,
Il passe ses deux bras sur mon corps qui frisonne,
Je crois qu’un démon de l’enfer,
Resserrant mes liens, vient me glacer de crainte,
Et ses bras amoureux dans leur horrible étreinte,
Me semblent deux chaînes de fer.
Hélas, mon doux ami, toi l’âme de mon âme,
Le foyer dévorant où je puisais ma flamme,
Vole dans ce séjour !
Devance la pensée, emprunte au vent son aile,
Viens, oh ! viens arracher ton amante fidèle
Aux serres du vautour !
Que fais-tu loin de moi sur notre beau rivage ?
Soupires-tu souvent sous notre vert bocage,
Où tù reçus ma foi ?
Reviens-tu visiter notre maison rustique,
Et vas-tu, l’œil en pleurs, dans l’église gothique,
Parler au ciel de moi ?
Oh ! fléchis sa rigueur dans ta prière ardente,
Car je crois loin de toi m’anéantir vivante !
Toi seul étais mon bien ;
Fière de mon amant, de bonheur enivrée,
Je suis tout avec toi, radieuse adorée,
Sans toi je ne suis rien.
Tout mon être s’éteint ; mon œil voit bien sans cesse
L’aurore dans Alger dorer la forteresse,
L’ombre allonger ses pas,
Des fantômes humains se mouvoir sur la place,
Je vois s’éteindre un jour qu’un autre jour remplace,
Pourtant je ne vis pas.
Je n’ai plus ce transport, cette flamme brûlante,
Ce frisson de plaisir, cette source vivante
De délice et d’amour.
N’étais-tu pas pour moi, ta compagne asservie,
Ce qu’est l’esprit au corps et l’air à notre vie,
Et le soleil au jour.
Ces nuages d’azur que la pourpre nuance,
Et ces rayons tremblans, tout est sans existence,
Je crois que tout s’endort ;
L’onde fuit et s’écoule avec un vain murmure :
Pourquoi n’es-tu pas là pour tirer la nature
Du sommeil de la mort !
Vers lui, leste hirondelle, accours avec vitesse ;
Dis-lui que vainement je traçai la promesse
D’une éternelle ardeur ;
Le temps l’effacera de sa main meurtrière :
Dis-lui que mon serment bien mieux que sur sa pierre
Est gravé dans mon cœur.
Et dis-lui bien surtout que l’affreuse tendresse
D’un vil Mahométan, plongé clans la mollesse,
Ne détruira jamais
Le souvenir constant et l’image chérie
De celui qui naguère, en ma belle patrie,
M’aimait d’un coeur français.
Elle versait des pleurs, et sa voix expirante
S’éteignit lentement, plaintive et défaillante.
Sur ces traits éperdus
Déjà la mort glissait en ombre fugitive.
La nuit vint…… Et l’on dit que la douce captive
Ne se réveilla plus.