Les algériennes, poésies (1831)

À UN ENFANT

O temps suspends ton vol ; et vous, heures propices,
Suspendez votre cours !
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !
Alphonse de Lamartine

Le bonheur… c’est le cri de tout ce qui respire :
Chacun suit son fantôme, et dans un vain délire,
Voulant retracer ses douceurs,
L’affuble tour à tour des palmes du courage,
Des fleurs du sybarite ou du manteau du sage,
Et veut lui donner ses couleurs.

Sous un ciel radieux, qui cache la tempête,
Séduit par un vain nom, le poète lui prête
Une couronne de laurier ;
Et le riche, ébloui d’une triste opulence,
Le couvre de flots d’or ; mais sous leur poids immense
Nous voyons le bonheur plier.

Rappelez-vous, mortels, de votre premier âge,
Vous connaîtrez alors sa fugitive image,
Que tout être apporte en naissant.
Bien loin des attributs de gloire ou de puissance,
On le voit toujours pur, comme aux jours d’ignorance,
Et sous les traits d’un faible enfant.

Toi, qui viens de quitter la demeure immortelle,
Et de tous les vrais biens portrait le plus fidèle
Qu’on puisse trouver ici-bas,
Jamais sur l’avenir ne jette un œil d’envie,
Et jouis du bonheur, lorsqu’au seuil de la vie.
Il vient guider tes premiers pas.

Tu n’offres pas d’encens à l’idole commune ;
Que te font les honneurs, le rang et la fortune ;
Lorsqu’un hochet est tout pour toi ?
Ignorant d’un vain joug la science profonde,
Tu ne te courbes pas devant les lois du monde ;
Le bonheur est ta seule loi.

Autour de toi, les grands étalant leurs entraves,
Esclaves du pouvoir et si fiers d’être esclaves,
Montrent leurs croix d’or, leurs rubans,
De leurs habits brodés la servile élégance :
Enfant, tu vois encor avec indifférence,
Tous ces jouets des grands enfans.

Ces futiles objets que l’homme ambitionne,
Devenus si brillans par le prix qu’il leur donne,
N’attirent pas encor ton choix.
La chose la plus simple, ainsi que la plus belle,
Ne reçoit à tes yeux une valeur réelle,
Que du plaisir que tu lui dois.

Ainsi que les grandeurs, ta jeune insouciance
Rejette les calculs d’une vaine science ;
Que te fait qu’en d’autres climats,
Quand tu dors doucement, le soleil se dérobe ?
Qu’importe que la terre ait la forme d’un globe,
Si la terre soutient tes pas ?

L’étude n’a jamais assiégé ta mémoire :
Des Grecs et des Romains que t’importe l’histoire,
Les républicaines vertus ?
Tu laisses le héros au ver qui le dévore,
Et tu sais être heureux, seul savoir qu’on ignore ;
Que faut-il apprendre de plus ?

Pourtant, tu vois aussi nos fléaux redoutables,
La sombre ambition, les passions coupables,
La haine allumant son flambeau,
Le vice envenimé, l’envie impitoyable ;
Et la mort aux cent bras, colosse formidable,
Veille à côté de ton berceau.

Mais, comme les couleurs qu’un prisme décompose,
À ton œil abusé tout se métamorphose.
L’objet qui cause notre effroi,
T’apparaît dépouillé de son aspect infâme,
Et tout ce qui t’entoure, en passant par ton âme,
S’y réfléchit pur comme toi.

Mais un jour, il faudra que le voile s’entr’ouvre :
Ces spectres, détruisant le charme qui les couvre,
Viendront en monstres déchaînés.
Ils rempliront de fiel la coupe de la fête.
Et les fleurs du plaisir pâliront sur ta tête
À leurs souffles empoisonnés.

En vain tu chercheras le bonheur dans la gloire,
Tu dicteras des lois sur un char de victoire,
Dans un palais resplendissant,
Des trésors de l’orgueil tu pourras être maître,
Être auteur couronné, général, roi peut-être….
Mais lu ne seras plus enfant !

 

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