Rythmes pittoresques

LA SOURCE

À Georges Duvel.

      Je rêvais que je me promenais en un jardin
merveilleux.

      Dans la clarté des lampes allumées,
s’épanouissaient des roses en satin et des camélias de velours.
      Les feuilles étaient en fin papier luisant,
      Et les tiges de laiton, soigneusement enveloppées
de ouates et de taffetas, —
      Étaient d’un vert radieux et s’élançaient avec des
poses gracieuses, —

      Dans la clarté des lampes allumées ; —

      Et parmi cette floraison étrange — de roses roses,
de roses bleues et de feuilles en fin papier luisant —
      Étaient suspendus des colliers de fausses pierres
précieuses.

      Pareils à des gouttes de vin et pareils à du sang,
étincelaient de faux rubis — et clignotaient comme
des yeux les émeraudes en verre.
      Les saphirs bleus comme des flammes de punch
flambaient à côté des grains de corail trop rouges et
semblables aux lèvres teintées de carmin.
      La turquoise en porcelaine mettait sa note mate
auprès des changeantes opales ;

      Et dans cette féerie de pacotille, au milieu des
étoiles en doublé, et des lunes en papier d’argent
mon spleen inquiet s’endormait comme un enfant malade
qu’on berce.
      Et j’oubliais les roses vraies, les roses, filles des
bleus matins, pour ces roses artificielles.
      Et pour ces lunes en papier d’argent, j’oubliais la
lune amie des rêveurs qui vont par les soirs parfumés,
accablés d’une incurable nostalgie.

      Des faux rubis étincelants pleuvait une lumière
ardente qui étourdissait.
      Le pâle reflet des turquoises charmait comme un
coin du ciel.
      Et les émeraudes en verre faisaient songer aux
énigmatiques profondeurs des flots.

      Souvent, hélas ! le cœur où notre cœur s’est réfugié,
      Est un jardin merveilleux où s’épanouissent des
roses en satin et des camélias de velours,
      Où étincellent — pareils à des gouttes de vin et
pareils à du sang, — de faux rubis, auprès des turquoises
en porcelaine, dont le pâle reflet charme comme un
coin du ciel.

      Je rêvais que je me promenais en un jardin
merveilleux.

3o juin 1883

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