Rêves et réalité (1856)

REGRETS

SUR LA MORT DE M. C. DE LA C***    

Le cœur se sent aimé, l’on s’attache à la terre :
La vie est un bienfait, souffrir même est un bien :
Dans une autre âme on pleure, on oublie, on espère !
Mais, hélas ! un jour vient où, brisé, solitaire,
Nous cherchons cette autre âme et ne trouvons plus rien.

La mort est apparue, elle a fermé, muette,
L’œil au brillant regard et le cœur plein de feu ;
Et nous allons portant notre peine secrète,
Demander si pour nous une autre tombe est prête,
Et pourquoi si longtemps on nous prive de Dieu.

Oh ! mes pleurs maintenant n’arrosent qu’une tombe !
Plus de cœur pour mon cœur ! qui donc me répondra ?
Quand de nos faibles jours l’appui fléchit et tombe,
Sous notre espoir brisé quand notre cœur succombe,
Près d’un gouffre de mort qui donc nous soutiendra ?

Qui donc nous soutiendra défaillants sur la route,
Qui nous dira tout bas : Espérons et croyons ?
Sans bonheur dans la vie on ne sent que le doute ;
Et le bonheur nous vient du cœur qui nous écoute :
Quand ce cœur ne bat plus, tout s’éteint : nous ployons !

O vous, mon noble ami, maintenant sous la pierre,
Qui me disiez : Sois forte ! et me tendiez la main ;
Vous qui saviez les cris de mon âme si fière,
Aveux tristes et saints mêlés à ma prière,
Je pleure et vous demande, et je vous cherche en vain !

Nous n’irons plus tous deux, quand le soleil splendide
Revêt d’ardents rayons les arbres frémissants,
Au milieu des grands bois où l’humble paix réside,
Parler de Dieu, du ciel, mots dont l‘âme est avide,
Dont vous savez sans nous le mystérieux sens !

Non ! Dieu vous a béni ! moi, je reste inclinée,
Mêlant mes vains sanglots aux cris des malheureux.
Tous avaient à vos jours leur vie enracinée,
Tous sentaient près de vous leur peine devinée,
Tous nous pleurons un père, un ami généreux.

Quand se tait la bonté, quand se tait le génie,
O Dieu ! nos tristes cœurs se tournent vers ton ciel ;
Sans cet espoir sacré, tout serait agonie ;
Mais l’on retourne à toi quand la tâche est finie,
Et le lien brisé se renoue éternel !

Mardi, 23 décembre 1851

Retour à la table des matières