Rêves et réalité (1856)

MARIA

I

Blonde et rêveuse Maria,
O svelte et frêle jeune fille,
Rameau que la bise plia,
Fleur que déchira la faucille,
Pauvre enfant sans toit ni famille,
Dors-tu bien ton dernier sommeil,
Ce sommeil sans fièvre et sans rêve ?
O toi qui n’eus aucun soleil,
Enfant errante sur la grève,
Et dont nul cœur ne prit le deuil,
Entends-tu qu’une voix s’élève
Pour te pleurer sur ton cercueil ?

Ma douce Maria jolie,
Vas-tu te réveiller un peu,
Sourire avec mélancolie
De ta jeune âme tout en feu ?
De ces sombres secrets de femme
Dont la mort t’a dit le néant,
Mais qu’on emporte en expirant
Comme un long vêtement de flamme ?
Vas-tu te dressant tout à coup
Dans ton immaculé suaire,
Me dire : On sait oublier tout
Au fond du dernier sanctuaire ?
Non ! reste en paix, ô pauvre enfant !
Je ne viens pas troubler ta cendre ;
Si dans ton cœur je veux descendre,

C’est pour le dégager d’un sanglot étouffant.

II

Vous la connaissiez, l’enfant pâle et blonde !
On la remarquait les longs soirs d’hiver,
Souriant à tous, charmant tout le monde,
Comme si jamais elle n’eût souffert ;
Souffert de l’angoisse et de la faim morne,
Qui fait qu’épuisé l’on meurt sur la borne,
Sans avoir osé demander deux sous :
Vous la connaissiez ! vous souvenez-vous ?

Vous souvenez-vous de cet œil limpide,
De ce front céleste et décoloré,
De ces petits pieds au marcher rapide,
De cette voix grave où l’âme a pleuré ?
Vous souvenez-vous de cette main blanche,
Et de ce beau corps élégant qui penche,
Comme portant mal un trop lourd fardeau,
Et cherchant déjà l’appui du tombeau ?

Oui, vous la voyiez, l’enfant des mansardes,
Pâlir tous les jours, tous les jours mourir ;
Prendre à sa fenêtre aux noires lézardes
Un peu d’air du ciel, qui la pût guérir.
Qui de vous s’est dit : Quel mal la consume ?
Pourquoi dans sa voix autant d’amertume,
Pourquoi sur son front cet air soucieux,
Quand elle se croit loin de tous les yeux?

III

C’était une ouvrière alerte et diligente,
D’un air royal malgré ses haillons d’indigente ;
On ne lui connaissait que des indifférents,
Elle-même ignorait le nom de ses parents.
Elle ne savait rien de ses jeunes années,
Sinon que l’abandon les fit infortunées,
Et que, croissant toujours, trop de misère enfin
Avait changé de nom et s’appelait la faim.
Elle chantait pourtant ; Dieu l’avait fait poète ;
Mais son chant n’était pas un doux chant de fauvette,
C’était le chant aigu de l’oiseau des déserts
Qui sème ses sanglots en traversant les airs,
Et qui laisse de lui dans chaque solitude
Quelque lambeau de cris, quelque sombre prélude.
O vie ! ô destinée ! ô lugubre combat
De l’esprit qui s’élève et du corps qui s’abat ;
O vertige de mort ! ô soif inexorable
De sommeil, de tombeau. seul abri désirable !
Le précipice est là dès lors qu’il fait trop noir.
Dieu tient-il à péché l‘œuvre du désespoir !…
Maria dut passer par ces heures funèbres…..
Cependant son esprit se gardait des ténèbres :
Toute la passion dont son cœur était plein
Se répandait aux pieds de l’Ètre souverain.
Sa piété pour le Ciel était un fanatisme
Qui s’élevait à Dieu dans un doux quiétisme,
Et l’eût fait affronter les martyres du cœur,
Qui l’étouffent vivant, mais qui le font vainqueur.
Oh ! pourquoi cette vie à la fois sainte et rude,
Pourquoi cette piété, sœur de la solitude,
Ce repos et ce calme aux vierges ménagés,
Furent-ils en un jour tout à coup submergés ?
Après avoir vécu de la céleste manne,
Qui donc vint lui souffler la passion profane
Et détourner son cœur du but grave et sacré,
Pour le rendre à jamais coupable et déchiré ?
Pourquoi l’avoir fait tendre et l’avoir fait sublime,
Mon Dieu ? Donner son cœur pour un cœur fut son crime.

IV

C’était un cavalier jeune, aimable et bien fait,
Qui produisit, hélas ! ce désastreux effet.
Elle entrevit un jour son front mélancolique
Parmi le brouhaha d’une fête publique,
Et de ce moment -là son âme fut à lui,
Comme au premier rayon qui dans cette âme eût lui.
Un regard décida de ses jours pleins d’alarmes.
Elle ignorait encor tout un ordre de larmes ;
Mais dès l’instant fatal où l’amour insensé
Vint frapper à son cœur oublieux du passé,
L’enfant connut, hélas ! la torture inouïe
Dont il faut expier l’ivresse évanouie,
Et les déchirements que vaut le souvenir !
Malgré le noir chagrin qu’elle n’eût pu bannir,
Nul n’eût pu soupçonner, tant son âme était fière,
Qu’un regret la tuait bien plus que la misère ;
Et quand la mort mit fin à sa consomption,
On dit : C’était la faim et la privation.
Oui, c’était bien la faim, mais à l’angoisse unie !
Nous qui l’avons connue et qui l’avons bénie,
Nous-même nous n’aurions rien su de son tourment
Si, feuilletant un livre après l’enterrement,
Nous n’avions mis la main sur ces pages secrètes,
Où se trouvaient partout des empreintes muettes
De larmes, de prière et de frissonnement.
Maria revivait dans tout ce frissonnement.
Chaque pli du papier nous dépeignait son âme :
Ici, c’était l’enfant, plus loin c’était la femme.
O douce Maria, n’est-ce pas violer
Tes secrets et tes vers, que de les révéler ?
Et vous qui les lirez, avez-vous l’âme chaste ?
Avez-vous le cœur fier, l’esprit enthousiaste ?…
Pour oser s’approcher des mystères divins
Il faut s’en montrer digne, ainsi que font les Saints.

RÉPONSE

« Que t‘importe mon nom ? que t’importe ma vie
« Que t’importent mes vers ? que t’importent mes pleurs ?
« Pourquoi, fier inconnu, viens-tu, l’âme éblouie,
« Déposer à mes pieds des palmes et des fleurs?

« Que te fait mon pays, mes amis, ma famille ?
« Tu m’entrevis hier pour la première fois,
« Ainsi qu’on voit passer quelque humble jeune fille,
« Dont on retient au vol à peine un son de voix.

« Que t’a dit ton regard qui m’enveloppait toute
« Et qui semblait chercher jusqu’au fond de mon cœur
« Pourquoi t’être à l’instant détourné de ta route,
« De ta route de paix, de calme et de bonheur ?

« Oh ! laisse le parfum caché dans le bois sombre.
« Laisse la fleur mourir sous les flancs du rocher !
« Suis ton premier chemin, car le mien est plein d’ombre,
« Car mon ciel est désert : qu’y viendrais-tu chercher ?

« Comme on oublie un rêve, oh ! s’il se peut, oublie !
« Dis que tu n’as rien vu, rien senti, rien souffert !
« Dis que ton âme est folle et rit de sa folie.
« Et que ton Elysée est encor frais et vert.

« Quoi ! tu trouves d’hier que la nature est belle !
« Mon pauvre être isolé manquait donc au tableau ?
« Il fallait donc pour toi quelque humaine étincelle
« Qui, du fond d’un regard, te servit de flambeau ?

« Tais-toi : tu t’es trompé ! retourne avant l’orage !
« Quelque démon, jaloux de ton bonheur d’hier,
« À soufflé devant toi le doute et le mirage,
« Afin d’humilier ton courage si fier.

« À travers mon regard la nature est moins belle :
« Tu savais son ivresse, et tu sais sa douleur !
« Pourquoi viens-tu puiser dans la coupe cruelle
« Où le destin à flots m’a versé le malheur ?

« Pourquoi viens-tu parler de printemps et de roses
« Au front qu’aucun soleil n’a fait épanouir,
« Et d’où le dur contact des hommes et des choses
« À chassé le rayon qui dut s’évanouir ?

« Pourquoi viens-tu répandre en paroles de flamme,
« En regards suppliants et voilés à demi,
« Tous les trésors cachés de l’esprit et de l’âme,
« Comme ferait un cœur depuis longtemps ami ?

« Eh ! que sais-tu du mien, de mon cœur plein d’angoisse ?
« Pour te lier en lui, qu’a donc révélé Dieu ?
« Car lui seul sait son mal, qu’il s’apaise ou s’accroisse,
« Que je sourie ou pleure en face du ciel bleu.

« Pour arriver à moi t’a-t-il montré la route ?
« T’a-t-il dit mon passé ? t’a-t-il donné, dis-moi,
« La clef de mon silence alors qu’en moi j’écoute ?
« T’a-t-il dit que je souffre, et t’a-t-il dit pourquoi ?

« Non ! il ne t’a rien dit, tu ne sais rien ; tu passes,
« Et voyant mon front calme et mon regard d’enfant,
« Tu ris de mes regrets ou bien tu les effaces,
« Comme un débris de fleur qu’enlève un coup de vent.

« Il est bien tard pourtant pour m’avoir rencontrée ;
« Mon matin est parti, je ne l’ai pas connu.
« Ma vie à son berceau parut décolorée :
« Il est bien tard !… Pourquoi plus tôt n’es-tu venu ?

« À présent le tombeau m’appelle, il veut sa proie ;
« Tous mes secrets de pleurs il les veut renfermer.
« Renferme aussi les tiens, si tu veux que j’y croie !
« Mais tu pâlis ! Pourquoi… pourquoi viens-tu m’aimer?

« Pourquoi viens-tu m’aimer et traverser ma vie,
« L’inonder de regards et de rayonnement,
« Et plonger la torture en ton âme asservie
« Qui cherchait le bonheur et trouva le tourment ?

« Oh ! non ! ne m’aimez pas ! allez où va le monde !
« Adieu ! rien ici-bas ne nous peut réunir !
« Abjurez pour jamais cette amitié profonde :
« J’eus peur d’y croire, hélas ! et de m’en souvenir ! »

II

REGRETS

« Eh bien ! j’avais menti dans mon âme insensée !
« Mon cœur n’était pas mort : il n’était qu’endormi !
« Et quand tu me quittas je devins oppressée,
« Et je redis ton nom comme un doux nom d’ami !

« Oh oui ! j’avais menti dans ma fierté hautaine !
« J’avais des chants d’amour qu’on eût pu ranimer ;
« Et quand je te disais : L’oubli vient et m’entraîne,
« Il est trop tard, va-t’en ! je ne veux plus aimer ;

« Oh ! je ne savais pas qu’une douleur profonde
« M’étreindrait pour jamais en t’éloignant de moi,
« Et que je porterais seule à travers le monde
« Le deuil d’un souvenir qui me ramène à toi !

« Oh ! je ne savais pas que je t’aimais moi-même,
« Et que ton doux regard que j’osais affronter,
« Se graverait en moi comme ta voix suprême,
« Ta voix que jamais plus je ne peux écouter !

« Qu’elle est tendre pourtant ta voix mélodieuse,
« Ta jeune voix tremblante, au souffle inspirateur !
« Je crois l’entendre encor fraîche et mystérieuse,
« Ainsi qu’un pleur divin retombe sur mon cœur !

« Quoi ! j’ai pu t’éloigner pour jamais ! j’ai pu, folle !
« Te dire en souriant un adieu glacial,
« Et ne rien ajouter à ma dure parole,
« Ne rien atténuer de ce mot si fatal !

« Quoi ! pour jamais enfuie, ô vision sacrée !
« Quoi ! pour jamais perdue, ivresse de l’aveu !
« O voix qui vibre encor dans mon âme éplorée,
« O regard dont mon cœur a conservé le feu !

« Tu m’as trop écoutée, et je suis bien punie !
« C’est moi qui l’ai voulu : je ne te verrai plus !
« Ma vie erre sans toi qui me l’aurais bénie,
« Il n’était pas trop tard : ô regrets superflus !

« Oui, je me suis trompée, et pourtant tu m’as crue !
« Pour ne plus revenir tu m’as pu dire adieu.
« La vérité cruelle, hélas ! m’est apparue
« Depuis, dans mon angoisse, entre mon cœur et Dieu !

« Il m’aimait ! il m’aimait ! et j’ai froissé son âme !
« J’ai chassé le rayon qui me venait d’en haut !
« Mais, le voile entr’ouvert, j’ai senti, faible femme,
« Que mon bonheur rêvé mourait dans un sanglot !

« C’était la le parfum répandu sur ma route,
« C’était le cœur aimant envoyé pour mon cœur,
« C’était la foi céleste après les jours de doute,
« La couronne d’élu mise à mon front vainqueur !

« Oh ! si l’immensité n’a pas mis sa barrière
« Entre notre destin violemment séparé,
« Reviens à mon amour, reviens à ma prière,
« Viens voir que j’ai souffert, viens voir que j’ai pleuré !

« Pour te revoir un jour, pour te revoir une heure,
« Te revoir un moment et rétracter l’adieu,
« Oh ! je donnerais tout ce qu’on chérit et pleure,
« Ces beaux jours de jeunesse où l’amour seul est Dieu !

III

CE N’ÉTAIT PAS L’ADIEU !

« Ce n’était pas l’adieu : je t’ai revu, tu m’aimes !
« Tous deux sans nous parler nous sommes pris la main,
« Et nos regards tremblants se rencontrent d’eux-mêmes
« Se sont dit : À demain !

« À demain, a toujours ! Dieu mêle nos deux vies !
« Qu’il fasse sombre ou clair dans la nuit de mes jours,
« Que de chagrins plus grands mes peines soient suivies,
« J’espérerai toujours.

« Car dans mes durs sentiers où nulle herbe ne pousse,
« Je n’avais rencontré que cailloux meurtriers :
« À présent j’ai trouvé de frais tapis de mousse
Pour y peser mes pieds !

« À présent j’ai trouvé la fleur mystérieuse
« Dont le parfum caché vient consoler le cœur,
« Et je l’enferme en moi, confiante et rieuse
Comme un baume enchanteur!

« Je ne me souviens plus des angoisses passées,
« Des rêves en débris qui m’accablaient d’effroi ;
« Je ne me souviens plus de mes tristes pensées,
« Puisque tu viens à moi !

« Puisque j’ai reconnu l’âme sœur de la mienne,
« À moitié de la route où j’allais expirer,
« Puisque mon agonie est maintenant la tienne,
« Puisque tu sais pleurer !

« Oh ! cet amour suprême éprouvé par les anges,
« Que le cœur dit au cœur et la main à la main,
« Ne peut finir ainsi que ces amours étranges
« Éteints sans lendemain.

« Dis-le-moi, dis-le-moi ! car je doute sans cesse !
« Avant de t’avoir vu je niais le bonheur !
« Et j’ai besoin encor que ta voix me caresse,
« Pour rassurer mon cœur !

« Dis-le-moi, dis-le-moi, qu’à jamais dans la vie
« Je te trouverai là pour croire et pour prier !
« Dis-moi qu’entrelacée à ton âme ravie,
« Tu ne peux m’oublier !

« Vois-tu, si tu venais comme on vient au passage,
« Ramasser une fleur et la perdre en chemin,
« Il faudrait t’infliger le douloureux courage
« De t’éloigner soudain !

« Vois-tu, le cœur se fait à la désespérance :
« J’ai peur que ton amour ne soit qu’un passe-temps ;
« J’ai peur de mon bonheur plus que de ma souffrance :
« Réponds, réponds ! j’attends !

« Si tu viens seulement pour resplendir une heure,
« Puis te voiler ensuite et ne plus revenir,
« Fuis, ô ma blonde étoile, avant qu’on ne te pleure
« On meurt d’un souvenir !

IV

SI ! C’ÉTAIT L’ADIEU !

« Farewell, Farewell !

« Si ! c’était bien l’adieu : nous avons fait un rêve !
« Tu ne m’as point parlé….. je ne t’ai point connu !
« Cet aveu du regard que le silence achève,
« C’était un rêve!!! et nul ne s’en est souvenu !…

« Ta main n’a point pressé ma main emprisonnée…
« Ta voix n’a point tremblé….. je n’ai point tressailli !
« Et la foi de ton cœur tu ne l’as point donnée!…
« Tu n’es jamais venu, pensif et recueilli…..

« Non, tu n’es pas venu, car tu viendrais encore !…..
« Tu n’as jamais aimé puisque tu n’aimes plus !…
« Tu flottais indécis dans ton cœur qui s’ignore,
« Et c’est à l’abandon que tu te résolus !

« Non! tu n’es pas venu….. je me suis abusée…..
« Ce regard n‘était pas ton regard ; cette voix,
« Ce n’était pas la voix de ton âme embrasée…
« Nous nous sommes tous deux réveillés à la fois !

« Ce que j’avais cru voir, tu n’en fus que l’emblème ;
« Ce que je crus entendre, hélas ! c’était l’écho
« D’une voix inconnue ici-bas : voix suprême
« Dont nous allons porter le mystère au tombeau !

« Ton image a passé, mon idéal me reste !
« Ma pensée a repris son vol interrompu
« Et verse aux pieds de Dieu, comme un parfum céleste,
Le secret d’un amour dont tu n’as pas voulu !

« Tu ne l’as pas voulu, cet amour ineffable !
« Il fallait à ton cœur, sombre comme la mer,
« D’orageux sentiments qui font l’âme coupable
« Et vouée à jamais au repentir amer !

« Eh bien ! c’est pour toujours ! et sans retour possible !
« Adieu ! j’avais raison dans mon pressentiment !…
« Le doute me criait, implacable, impassible :
« C’est l’épreuve d’un rôle, et son regard te ment !

« Adieu !… Le bruit du monde étouffe bien des larmes,
« Les désenchantements pour ton cœur sont léger !
« Morte est notre entrevue et mortes mes alarmes :
« Nous sommes l’un à l’autre à présent étrangers !

« On peut vous rencontrer et vous dire : Je t’aime !
« À genoux, devant Dieu, suppliant et pleurant,
« Puis s’abjurer ensuite, ô trois fois anathème !
« Et passer près de vous comme un indifférent.

« Je ne le savais pas : j’ignorais tant de choses !
« Inhabile au bonheur que je n’espérais plus,
« J’embellis l’âme et crus à des métamorphoses…
« Mes temps d’illusions n’étaient pas révolus !

« Adieu !… tout est fini ! tu n’as rien su comprendre !
« Adieu !… c’était un songe : il est bien expié !
« Il restait un regret que tu devais m’apprendre,
« Je gardais une fleur que vint broyer ton pié !

« Ah ! puisses-tu jamais n’effleurer ce mystère !
« Prends garde à ta pensée et crains le souvenir !
« Il n’est pas deux amours pareils sur cette terre :
« Le sentiment moqué pourrait bien revenir !

« Alors, malheur à toi ! malheur à ton blasphème !
« J’aurais ton oublié, moi que tu fascinas !
« Je renierai ton nom, je ne saurai plus même
« Si je souffris le jour où tu m’abandonnas.

« Adieu ! — Ce mot pour moi ne contient plus de larmes !
« J’ignorais qu’il gardât tant de sérénité,
« Et qu’à le prononcer le cœur trouvât des charmes !
« Oh ! l’extrême amertume est une volupté ! »’

Dors ton dernier sommeil, enfant douce et candide !
Celui qui t’a tuée et ne s’en doutait pas,
Court fiévreux au plaisir, seul souci qui le guide ;
Ta tombe ne saurait l’arrêter dans ses pas.
Il était grand seigneur, et toi pauvre ouvrière ;
La curiosité le mit seul à tes pieds.
Ne savais-tu donc pas qu’il est une barrière
Que rien ne peut franchir, même les vœux altiers.
Même l’essor du cœur, ni l’aile du génie…
Dors ! l’eau d’un frais ruisseau mêle son harmonie
Au murmure plaintif des peupliers des bois ;
Dors ! le doux rossignol prélude avec sa voix,
La nuit a déployé son voile épais et sombre,
Et je suis là qui veille et te parle dans l’ombre.

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