Malvina Blanchecotte : Le retour
Rêves et réalité (1856)
LE RETOUR
Ainsi je repars, ainsi donc
Ma vie est errante sans cesse ;
Rien n’est stable dans ma détresse
Que mon isolement profond.
Tout m’abandonne, tout succombe
Dès que j’espère quelque appui ;
Quand le jour semble m’avoir lui,
Dans l’obscurité je retombe.
Adieu beau lac, adieu vallons,
Adieu pacifique nature,
Paysage au léger murmure,
Sapins sombres, peupliers blonds.
La pauvre et triste solitaire
N’ira plus par vos gais sentiers,
Demander aux brises des prés
Un apaisement salutaire.
C’est bien : recommençons ma route ;
Point de regrets et point d’adieux !
O mon cœur, sois silencieux,
Quoi qu’on t’ait fait, quoi qu’il t’en coûte !
Il est bon d’être sans lien ;
Cette suprême indifférence
Est la suprême indépendance :
L’absence du mal est un bien.
Il est bon de s‘en rendre compte ;
Il est bon de bien comprimer
Ce cœur qui ne voudrait qu’aimer,
Mais qu’à la fin la raison dompte.
Il est un certain charme amer
À vivre bien abandonnée,
Sans qu’une main soit ramenée
Avec un serrement trop cher.
Adieu, ciel bleu teinté de rose,
Montagnes grises du lointain ;
Hier pour moi c’était matin,
Voici la nuit, je m’y repose.
Mes meilleurs jours se sont passés
Dans vos solitudes fleuries,
Beaux lieux remplis de rêveries :
Le prisme reste, c’est assez.
Encore un adieu ! c’est peut-être
Une larme que je contiens ;
C’est là mon mal : je me souviens
De ce qui devrait disparaître.
Bercé par la brise et le flot,
Un léger esquif me ramène ;
Que l’oubli du passé me vienne !
C’est fait ! c’est fait ! plus un seul mot !
Air-le-Bains, juillet