Rêves et réalité (1856)

LA MORT

Agitez vos grelots risibles,
O polichinelles humains !
Un spectre aux formes invisibles
Est toujours là sur vos chemins.
De bruit, de musique et de fête
Quand vous vous irritez l’esprit,
Il est là qui branle la tête,
Et qui vous presse et qui vous rit.
Encore une dernière ivresse !
La nuit se montre enchanteresse,
L’aiguillon du plaisir vous mord.
Mais quelle est la belle inconnue
Qui vous dit : Ton heure est venue ?
C’est elle : la Mort ! c’est la Mort !

C’est bien : découronnez vos têtes,
Laissez à terre vos grelots ;
Du bord de l’abîme où vous êtes,
Écoutez ces quelques sanglots :
C’est la rosée accoutumée
Qui tombe au milieu du cercueil
Sur la poussière inanimée,
Tout à l’heure en proie à l’orgueil.
Mais les larmes font place au rire ;
Écoutez, on entend bruire
Sur votre tombe où tout s’endort ;
C’est la fête recommencée,
Jusqu’à ce qu’une voix glacée
Crie encor : La Mort ! c’est la Mort !

O pâle reine au noir empire,
Dominatrice des cités,
Devant qui toute joie expire,
Tant les cœurs sont épouvantés ;
Toi qu’on implore et qu’on redoute,
Qui vois fuir ceux qui disaient : Viens !
Ferme et seule au bord de ma route,
Depuis longtemps je t’appartiens.
Inexorable souveraine,
Un charme sombre à toi m’enchaîne,
Je te salue avec transport.
Quand nos âmes tombent blessées
Sous le poids des rudes pensées,
Qui les guérit ? La Mort ! la Mort !

Elle est la grande bienfaitrice
Sous sa couronne de cyprès,
La sévère consolatrice
Qui sait étouffer nos regrets.
O vie, ô monde, ô luttes vaines,
O désabusement des jours,
Angoisse implacable des peines,
Quoi ! vous pourriez durer toujours !
Douleur à la sourde puissance,
Mal d’âme et mal d’intelligence
Qui déracinez le plus fort !
Mais la rapide messagère
D’un coup finit notre misère :
Victoire ! la Mort ! c’est la Mort !

Avril

Retour à la table des matières