Malvina Blanchecotte : Henrietta
Rêves et réalité (1856)
HENRIETTA
À Mlle MARIA DE T.
LUCY
Henrietta jolie, oh ! quel beau jour se lève !
Vois comme tout palpite et fait jaillir sa séve !
Quelle éclatante aurore et quels riants concerts
L’harmonieux oiseau s’élance dans les airs
Et parle à notre cœur en charmant notre oreille.
Mais, écoute surtout !… le flot dormant s’éveille,
Il s’agite, il écume, il murmure, il bondit ;
La vague suit le flot, le murmure grandit,
La feuille tourbillonne et tombe au sein de l’onde,
Et….. Mais qu’as-tu, ma sœur ? quelle peine profonde
Fait couler sur ta main ces pleurs silencieux ?
Es-tu donc insensible au sourire des cieux ?
Tout n’est-il pas pour toi d’un ravissant présage ?
Dieu fête ton hymen ; quel autre paysage
Eusses-tu préféré pour témoin de ton vœu ?
La mer retentissante, un horizon en feu,
Des bois sur la colline où le peintre s’inspire,
Un élégant palais où le marbre respire,
Sur la prairie en fleur l’autel où l’on t’attend ;
Qu’es-tu donc pu rêver ?… Alfred impatient
Accourt, il s’inquiète et près de lui t’appelle,
Heureuse Henrietta ! ta patrie est moins belle
Que cette île riante où t’attirait l’amour :
Viens, viens !
HENRIETTA
Non, tu l’as dit, admirons ce beau jour !
Reste avec moi, Lucy, ton naïf babillage
Est la vague rumeur d’un brillant coquillage ;
On rêve en l’écoutant et l’on croit ressaisir
Les deux chants qu’autrefois cadençait le plaisir.
LUCY
Ah ! oui ! ces chants du soir, ces doux chants d’Italie
Que ton cœur écoutait quand, pensive et pâlie,
Lentement vers les flots tu dirigeais tes pas ?
HENRIETTA
Ce que j’aimais alors, ne t’en souvient-il pas ?
J’ai le voile brodé, j’ai la blanche couronne,
Bientôt j’aurai l’anneau que le fiancé donne,
Je crois entendre encor ces chants dont tu parlais,
O dis-moi, ma Lucy, ces doux chants que j’aimais !
LUCY
La lune s’est glissée
Au bord de l’horizon,
Et de son blanc rayon
Une ombre est caressée.
C’est une jeune enfant,
Vierge douce et naïve,
Depuis longtemps captive
D’un amour triomphant.
Malgré la nuit discrète,
Son beau front a gardé
Son long voile brodé,
Car un sombre amant guette ;
Il sera son époux :
À sa grande richesse
On vendit sa jeunesse,
Sa jeunesse au jaloux.
Amarillo soupire,
L’artiste aux chants divins ;
Mais ses rêves sont vains,
Et son génie expire.
Pourtant il a surpris,
Souvenir plein de charmes,
Un sourire et des larmes :
Son amour est compris.
Celle à qui l’on chantait ces doux chants d’Italie,
Malgré le voile blanc, la couronne jolie,
Malgré le ciel d’azur souriant à l’époux,
Son palais dont un roi fût devenu jaloux,
Ne posa pas sa main dans la main frémissante
D’Alfred qui l’attendait ; on la vit fléchissante
Tomber près de Lucy qui soutenait son corps,
Et l’hymne de l’hymen devint l’hymne des morts.
J’ai vu son frais tombeau dans Venise la belle,
Où son cœur conservait quelque peine cruelle ;
Et sur le marbre blanc où vont larmes et fleurs,
J’ai déposé ces vers, qui sont aussi des pleurs.
Paris, 25 octobre 1850