Rêves et réalité (1856)

CONSEIL

De nos salons dorés suave rose blanche,
Toi dont le front rêveur coquettement se penche,
Lorsqu’on prononce un nom trop connu de ton cœur,
Viens ! tandis que la nuit t’invite à sa fraîcheur,
Au milieu de la brise et des soupirs de l’onde,
Surprendre les échos d’une autre voix profonde !
Enfant ! nos tristes jours de larmes arrosés,
Nos cœurs froids de regrets cruellement brisés,
Ont parfois cependant leur soleil et leur joie ;
Notre âme a ses bonheurs que le Seigneur envoie
Ainsi qu’une rosée au matin qui sourit,
Ainsi qu’un rayon pur au ciel qui s’assombrit.
Va, n’effeuillons jamais, par un souffle profane,
Ces fleurs de nos sentiers que l’oubli trop tôt fane ;
Aspirons leurs parfums, abritons-les du vent,
Car sur la fleur tombée un pleur roule souvent.
Quand Dieu forma le ciel, et l’onde et la matière,
D’un souffle il anima son œuvre tout entière ;
Et l’air reproduisit de doux gémissements,
La fleur se colora dans ses embrassements ;

Toute chose eut une âme et toute âme une ivresse.
Le chœur universel fut l’hymne d’allégresse
Que la tiède fraîcheur sur les flots inspirés,
Les bruits vagues des bois, les concerts éthérés
Disent aux gais matins, aux soirs brillants d’étoiles,
Quand le ciel nuageux, en repliant ses voiles,
Laisse au loin percer l’aube à travers l’horizon,
Et sème des clartés, la nuit, sur le gazon.

Or, cet accord divin de suave harmonie,
C’est amour chez la femme, et chez l’homme génie.
Il ne doit point en nous résonner follement
Comme une lyre neuve au premier frôlement,
D’un souffle du midi précurseur de l’orage,
Qui noie et l’instrument et son pieux langage.

Écoute : un frais écho, dans l’ombre et le bonheur,
Se répète à tes pieds, loin du monde moqueur.
Entends-tu ces doux chants de la forêt voisine,
Ce murmure plaintif du saule qui s’incline ?
Entends-tu ma voix tendre et profonde à la fois,
Qui tombe comme l’eau dans la source des bois ?
Entends-tu sous ta main ton cœur battre trop vite,
Comme aux flancs du rocher l’écume qui s’agite ?

Pourquoi, dis-moi pourquoi ! Quel chaste souvenir
Dans ton cœur de seize ans ma voix a fait venir ?
Quelle riante image, apparue à ton âme,
Allume dans tes yeux une céleste flamme ?
Quel doux frémissement caresse tes cheveux,
Et quel espoir sourit au plus cher de tes vœux ?

Tu te tais, tu me fuis, tu marches dans la plaine !
Tes pas veulent couvrir le bruit de ton haleine ;
Mais je sais ta pensée, et je sais ton amour !
J’ai voulu te parler loin des regards du jour.
J’ai voulu, moi, penseur, te guider dans ta route,
Prendre ta poésie et te la garder toute,
Pour te la rendre un jour avec son doux parfum.
Tu n’as donc pas compris qu’une ombre, un importun
Veillait depuis longtemps sur ta couche déserte,
Et te suivait, la nuit, sur la pelouse verte ?
Tu ne m’as vu qu’un soir, le soir où je t’ai dit :
Enfant, ne l’aime pas, car son nom est maudit !
Car il profanerait ta sainte rêverie,
Ton âme radieuse et ta candeur chérie.
Et, depuis ce soir-là, nous nous sommes revus,
Quelquefois au jardin nous sommes descendus.
Tu trouves mes regards et mes accents étranges,
Toi si belle, et si sainte ! enfant, si près des anges !
Et machinalement, t’arrachant au sommeil,
Tu m’as encor suivi pour entendre un conseil.

Je te l’ai déjà dit : Garde ton âme sainte !
Fais d’un amour blasé la dangereuse atteinte ;
Pour oublier un nom, cours au pied des autels :
Là, le Seigneur entend les plus humbles mortels.
Le poëte s’y rend ainsi que l’âme heureuse,
Il soupire les sons de sa lyre amoureuse,
Mais il sait encor mieux pleurer sur un regret,
Offrir au Dieu qu’il chante un douloureux secret.

3 mars 1849

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