Rêves et réalité (1856)

CONCHITA

Et moi, je garde aussi mon mystère et mon voile !
Grondez, mers ! tonnez, vents ! vous ne saurez plus rien !
Je n’irai plus jeter à la vague, à l’étoile,
Les secrets de mon cœur que vous sûtes trop bien.

La fascination des sombres harmonies
Des forêts et des flots, de la foudre et des vents,
Qui faisait déborder en notes infinies
Mon sein tumultueux, plein aussi d’ouragans ;

Cet éblouissement ne me verra plus folle,
Révéler mon angoisse au monde indifférent
Qui nous raille ou nous rit d’un rire bénévole :
Rien à l’homme jamais, tout à Dieu qui comprend !

Rien même de mes pleurs à celui qui s’en joue,
Qui m’a pris mon bonheur et ne me connaît plus.
Je farderai ma voix comme on farde sa joue :
Plus de soupirs jamais qui seraient entendus !

Ma voix sera joyeuse et joyeux mon sourire,
Et joyeux mon regard, et joyeux mon maintien ;
Ceux qui lisaient mon mal ne le pourront plus lire,
On me trouvera gaie et ne regrettant rien !

Comme on jette à la mer son bagage en silence,
J’ai jeté dans mon sein qui s’est fermé dessus,
Mon fardeau tout entier, écroulement immense !
Ma misère et mon deuil, et mes rêves déçus !

Si quelque sanglot sourd quelquefois le soulève,
Mon sein, tombe profonde, où gisent tant de morts,
Je me sers de l’orgueil comme on se sert d’un glaive,
Pour te vaincre, ô douleur ! qui remonte et me mords !

Mon front est-il courbé ? n’est-il pas fier et digne ?
Si quelquefois il penche et parait s’assombrir,
Ah ! c’est contre moi-même, alors, que je m’indigne !
Il ne faut pas ployer, mais se taire et mourir !…

Au milieu des heureux je passerai rapide,
Oh ! bien rapide ! afin qu’on ne regarde pas
Si je me sens troublée auprès d’un front limpide,
Et sombre auprès de cœurs qui se parlent tout bas !

Si l’on voit dans mon œil quelque larme furtive,
Si l’on sent dans ma voix quelqu’écho déchirant,
Chantez, amis ! la barque aura touché la rive,
L’angoisse aura brisé mon sein en le rouvrant.

Mais tant que je serai forte et que la jeunesse
Débordera dans moi comme un fleuve orageux,
Oh ! n’espérez jamais que ma plainte renaisse,
O vous que j’invoquais, vents et mers, terre et cieux !

Car moi, je garde aussi mon mystère et mon voile !
Grondez, mers ! tonnez, vents ! vous ne saurez plus rien !
Je n’irai plus jeter à la vague, à l’étoile,
Les secrets de mon cœur que vous sûtes trop bien.

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Ainsi chantait un jour loin des rives natales,
Une jeune Espagnole aux grands yeux pénétrants ;
Et sa voix se mêlait à la voix des rafales
Qu’on entendait mugir au-dessus des torrents.

Septembre 1854

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