Rêves et réalité (1856)

À SIDI-EL***

      Fier musulman aux grands yeux immobiles,
      Au vaste front, au pas silencieux,
      Que rêves-tu sur le pavé des villes,
      Regrettes-tu ton désert et tes cieux ?
      Ces flots mouvants des grandes multitudes
      Qui font surgir comme un bruit d’ouragan,
      Ne valent pas la paix des solitudes,
      Les sables d’or et le vieil Océan !

Entends-tu ? c’est le fer, c’est l’or, c’est l’industrie,
C’est l’éternel roulis des intérêts humains ;
Mais ce n’est pas ton ciel, ce n’est pas ta patrie,
Ces chemins si peuplés ne sont pas tes chemins.
Où donc l’espace immense, où les soleils splendides,
Où donc les vents altiers, où donc le Sahara ?
Où donc les oasis et les sources limpides,
Vers les steppes sans fin qui donc t’emportera ?

Ton coursier n’est plus là, plein d’une ardeur fougueuse,
Secouant sa crinière à tous les vents brûlants,
Et t’emportant rapide, en sa course orgueilleuse,
      Sur des harnais étincelants !

Mais tu les reverras bientôt, ces mers de sable,
Et ces fiers étalons familiers des déserts ;
Et retrouvant alors le charme impérissable
Qu’ont gardé tes forêts, tes monts, tes palmiers verts,
Et tes grands horizons de vastes solitudes,
Et tout ce qui s‘attache aux chères habitudes,
Tu te rappelleras les pays visités,
Et les palais d’Europe et ses vieilles cités.

Tu te rappelleras la France magnanime,
La noble et belle France, âme et reine des arts,
Dont le brillant génie, instigateur sublime,
      Réunit tous les étendards.

Un jour on t’y parlait de ton ciel d’Arabie,
Tu souriais d’abord pensif et sérieux ;
Mais quand se prononça le mot de poésie,
Ton œil s‘illumina d’un feu mystérieux ;
À travers l’interprète, habile à te comprendre,
Tu fis un long Allah ! qui me disait merci !
En fixant un regard que rien ne saurait rendre
Sur le jeune poëte au front plein de souci.

Tu te rappelleras ce poëte de France,
Au pied des monts lointains de tes lointains déserts :
C’est là qu’il voudrait fuir et chanter la souffrance
Dont sont empreints son cœur, sa parole et ses vers !

Paris, 25 août l855

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