Rêves et réalité (1856)

À Mlle ADÈLE B.

Love is the life of life, no doubt.

Oh ! n’ayons pas souci de la foule railleuse,
Laissons-la bafouer l’amour et l’idéal,
Et jeter le dédain sur toute âme rêveuse,
Renier tout soleil et voiler tout fanal !
Laissons-la, renfermée en ses calculs sans nombre,
Et vivre sans torture et sans ivresse au cœur ;
Mais nous que la pensée abrite de son ombre,
Croyons aux grands instincts dont rit son œil moqueur ;
Comme l’on croit à Dieu, croyons à l’âme humaine !
Croyons à la fierté, croyons au dévoûment !
Croyons au rêve, hélas ! qui nous berce et promène
Pour nous faire bientôt retomber lourdement ;
Mais qui nous garde au fond du céleste mirage
Un éblouissement dont l’œil reste rempli,
Une larme où se vient retremper le courage,
Un charme où tout s’endort : l’attente avec l’oubli !…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oh ! surtout ! oh ! surtout ! quelle que soit l’angoisse
Dont il faut expier cette piété du cœur,
Croyons à cet amour qu’aucun remords ne froisse,
Amour de l’ame à l’âme et qui nous la fait sœur !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

N’appelons d’aucun nom ces amours diaphanes !
L’âme poursuit un but qui fuit, plus elle va ;
Pour des élans sacrés craignons les noms profanes,
Et ne cherchons jamais ce que nul ne trouva !
Mais, aimons pour aimer ! pour être plus aflables,
Plus indulgents, plus doux, plus pieux et meilleurs,
Plus toujours attendris, plus toujours secourables !
Le songe ici commence et se termine ailleurs,
N’importe ! — Avant le port n’arrachons pas la voile !
Avant la vérité n’effaçons pas l’espoir,
Avant l’aube du jour n’éteignons pas l’étoile,
— Pour chasser le soleil attendons jusqu’au soir !

Lundi 1er janvier 1853

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