Malvina Blanchecotte : À M. Aug. L. – Misanthrope et sauvage
Rêves et réalité (1856)
À M. AUG. L.
Misanthrope et sauvage, austère et doux pourtant,
Va, seul et résigné, l’esprit libre et content,
Loin de qui te renie ou méconnaît ton âme.
L’homme est pervers et faux, décevante est la femme ;
Nulle sécurité n’est promise à ton cœur :
L’âme désenchaînée, enfin reste vainqueur !
Les yeux indifférents, le front impénétrable,
Passe oublieux et fier, sans regret misérable.
La parole est menteuse, et menteur le regard !
La trahison, railleuse et vaine, prend un fard ;
Mais c’est elle toujours, elle dans le sourire,
Elle dans la tristesse, elle dans le délire,
Elle dans les aveux, elle dans le serment.
Celui qui te caresse est celui-là qui ment !
Ne mêle dans ta vie aucune humaine vie,
Sinon tu sentirais bientôt ta paix ravie,
Et le regret fatal te dévorer un jour.
Ne crois pas à demain, ne crois pas à l’amour !
L’amour ! cette implacable et poignante ironie
D’où vient l’amer dédain et l’amère agonie !
Ne crois pas à l’amour ! l’amour n’existe pas ;
Si ton cœur veut crier, tu lui résisteras.
Il vaut mieux l’étouffer que le livrer en proie
Au désabusement qui nous brise et nous broie.
Misanthrope et sauvage, éloigne-toi du bruit ;
Recherche le silence et recherche la nuit :
Plus loin sont les cités où l’homme vain fourmille,
Plus près on est de Dieu, le père de famille.
Le monde alors s’efface, imperceptible aux yeux,
Et dans l’immensité se déroulent les cieux.
En arrière est la vie, un jour pur se dégage ;
La mort y vient sereine et comme un double gage
De lumière et de foi, d’espérance et d’oubli :
L’Éternité se lève, et tout est accompli.
3 juillet