Rythmes pittoresques

LE DÉMON DE RACOCZI

À Ringel.

C’était par une après-midi embrumée
Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.

J’avais dans l’âme le retentissement de son dernier
      baiser ; —
Je l’avais pour jamais enfoui au fond de l’âme
Comme au fond d’un caveau sépulcral.

Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.

Alors pour fuir cette obsédante mélancolie de l’air et
      du ciel — j’ai fermé la fenêtre brusquement.
J’ai fermé la fenêtre et j’ai tiré le rideau épais qui
      soudainement plongea la chambre dans une
      lumière lourde.
Une artificielle lumière.
Plus ardente et plus molle que la triste lumière
      l’air embrumé,

Et les objets prirent des attitudes inaccoutumées.
Des attitudes de rêve.

Dans la caverne de l’ombre, le piano allumait le
      ricanement de ses dents blanches.
Les fauteuils — ainsi que des personnes cataleptiques
      — étendaient leurs bras raides.
Les luisances voilées des bronzes semblaient des
      clignements d’yeux craintifs.
Et, dans l’or des cadres se réveillaient des lucioles ; —
Auprès des glaces qui ouvraient dans le mur d’inquiétantes
      perspectives.

Et près de la bibliothèque, le Démon de Racoczi
      attira mes regards irrésistiblement…

C’était une simple eau-forte où, sur un fond brouillé,
      se détachait en noir exagéré — le Démon aux joues
      creuses, à la lèvre crispée par un gaieté féroce,
      ou peut-être par quelque affreuse torture.
Mais ce n’était qu’une simple eau-forte.

Puis le pli entre les sourcils froncés s’accentua.
Il s’accentua, — bien que la chose paraisse
      incroyable, —
Il se creusa plus profondément,
Figeant un expression d’angoisse farouche, sur cette
      face au sinistre rictus ;
Les cheveux se hérissèrent à n’en pas douter ;
Et l’archet que tenait la main du Démon eut un frémissement,
      s’anima — en vérité, — et fit rendre à
      l’instrument un son,
Un son jamais entendu jusqu’alors. —
Et si triste, qu’il semblait fait de tous les sanglots et
      de tous les glas.
Et aussi doux que le parfum des tubéreuses, flottant
      dans la crépusculaire clarté des soirs.

Puis l’archet s’élança furieux, avec un grondement
      de rafale, sur les cordes désespérées.
Et c’était comme des cris de détresse, comme des
      rires de fous et comme des râles d’agonisants.
Et c’était comme des appels éperdus, de suprêmes
      appels, hurlés vers le ciel désert.

Mais l’horrible symphonie décrut ainsi qu’une mer
      qui s’apaise.
Et sous l’archet du Démon s’épanouit alors tout un
      orchestre ;
S’épanouit alors comme une grande fleur — tout un
      orchestre.

Les violons traînaient des notes pâmées, et parfois
      miaulaient comme des chats.
Les flûtes éclataient de petits rires nerveux.
Les violoncelles chantaient comme des voix humaines.

La valse déchaînait son tournoyant délire.
Rythmée comme par des soupirs d’amour ;
Chuchoteuse comme les flots,
Et aussi mélancolique qu’un adieu ;
Désordonnée, incohérente, avec des éclats de cristal
      qu’on brise ;
Essoufflée, rugissante comme une tempête ;
Puis alanguie, lassée, s’apaisant dans une lueur de
      bleu lunaire.

Et par l’archet du Démon évoqués,
Les Souvenirs passaient ;
Cortège muet,

En robes blanches et nimbés d’or, les Souvenirs
      radieux, les bons et purs Souvenirs ;
Sous leurs longs voiles de deuil, les douloureuses
      Ressouvenances ;
Les ombres des Amours morts passaient couronnées
      de fleurs desséchées.

L’archet s’arrèta avec un grincement sourd.
Le Démon était toujours devant moi avec son sinistre
      rictus ;
Mais ce n’était vraiment qu’une simple eau-forte.

Dans l’air opaque, le ciel pesait comme un remords.

1er novembre 1882

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