Marie Krysinska : L’ange gardien
Rythmes pittoresques
L’ANGE GARDIEN
L’Être blanc au pur regard, à la lumineuse chevelure,
suit nos pas tout le long de la vie.
L’enfant le voit, tendre et doux, se pencher sur son
sommeil,
Et notre premier sourire est pour l’Être blanc
Au pur regard
Plus tard, ainsi qu’un frère aîné, il nous conduit par
la main ;
Indulgent et joyeux,
Il pleure seulement s’il voit notre visage déshonoré
Par une grimace laide, —
Car il veut qu’on soit beau et qu’on lui ressemble
L’Être blanc au pur regard.
Et quand est disparue la fraîche ronde des
insoucieuses années ;
Quand le dernier clair rire et la dernière petite robe
s’envolent au ciel des souvenirs,
Quand nos âmes, encore virginales, frissonnent au
vent d’indicibles angoisses ;
Et que nos yeux extasiés versent des pleurs dans la
solitude des nuits ;
C’est l’Être blanc au pur regard
Qui, de son aile diaprée,
Essuie nos larmes.
Puis vient l’heure des luttes héroïques :
L’Indifférence aveugle et sourde qui fait nos cœurs
desséchés et pareils à du bois mort,
L’Hypocrisie au sourire fardé,
La Bêtise lâche et féroce,
Rendent nos bras lassés et nos âmes sans courage ;
Alors, douloureusement, il voile sa face, l’Être blanc
au pur regard ;
Car il veut que, semblables à lui,
Nous gardions notre splendeur et notre beauté
premières.
Dans les murmures des bois, par les matins ensoleillés :
Dans la grondante voix de la mer,
Dans le silence mélancolique des soirs,
Dans la douleur et dans la joie,
Au milieu du saint émoi dont nous vibrons quand
l’aile prodigieuse de l’Art nous effleure ; —
Et au milieu des hymnes de flamme que chantent
nos cœurs à l’Amour victorieux et sublime ;
Notre oreille entend la voix de l’Être blanc
Qui, consolant et radieux,
Suit nos pas tout le long de la vie.
Et lorsque notre tête lasse s’endort dans la fraîcheur
paisible du tombeau,
Encore bercée par la chanson lointaine et douce des
souvenirs, — comme l’enfant sur les genoux de sa
mère,
Il accompagne notre âme, par delà les bleus éthers
et par delà les étoiles, jusqu’au Portique du Ciel
grand ouvert ;
Portant, dans sa tunique de lin immaculé, les belles
fleurs aux parfums ineffables — qui sont nos belles
actions ;
Tandis qu’avec des rythmes de harpes triomphales,
flotte sa lumineuse chevelure.
9 février 1884