Élégies, Marie, et romances (1819)

L’ORPHELINE

O Lise ! préférez le berger qui vous aime
Au prince, au roi ne vous aime pas.
L’amour est tout, lui seul a des appas :
Il est si doux d’être aimé pour soi-même !

Ce bonheur au hameau peut encor se trouver ;
Lise ! par un exemple il faut vous le prouver.

Un seigneur d’aimable figure,
      Brillant d’esprit, et brillant de parure,
Prestiges tout puissans sur la simplicité,
      Voulut séduire une jeune beauté.
Sans appui dans le monde, elle était orpheline,
Et se nommait Pauline.
      Pauline, hélas ! a perdu le repos ;
      De vifs regards, de séduisans propos,
      Troublent la paix de cette âme ingénue ;
      Elle aime enfin , et son heure est venue.
      Pour un ingrat devait-elle sonner ?
Mais pour craindre cette heure, il faut la deviner ;
      Et l’orpheline, en sa première flamme,
      Rêve un amour aussi pur que son âme.
      Six mois ainsi coulent rapidement :
      Tout est bonheur, ivresse, enchantement.
      Un villageois, qui soupirait pour elle,
      Renferme alors sa tendresse fidelle,
      Ne la suit plus, et cache à tous les yeux
      Son humble hommage et ses timides vœux.
      Sans le vouloir, Pauline a su lui plaire ;
      Edmond n’a su que l’aimer et se taire.
      L’amour modeste est souvent méconnu….
      Il parle bas. — L’autre est mieux entendu.
      Sans s’occuper d’un amant qu’elle ignore,
      Pauline est toute à celui qu’elle adore.
      Elle ne voit encor dans l’avenir 
      Que le moment où l’ingrat doit venir ;
      Et respectant le séducteur qu’elle aime,
      Croit n’adorer que la sagesse même.
      Enfin, guidé par un coupable espoir,
      Pensive et seule, il la surprend un soir :
      L’Amour, la nuit, la crainte, le silence,
      Tout est d’accord pour perdre l’innocence.
      Les yeux baissés, d’un air naïf et doux,
Elle pleure en voyant son seigneur à genoux ;
      Riant tout bas de ses tendres alarmes,
       À peine il voit sa pâleur et ses larmes.
      Sans deviner qu‘on lui vole un plaisir,
      Pauline, hélas ! en eut le repentir !
      Le lendemain, dans sa simple demeure,
      Avec l’Amour elle attendit en vain.
      Elle attendit encor le lendemain,
      Le mois entier, chaque jour, à toute heure !….
      Par le remords lentement déchiré,
      D’un sombre ennui son cœur est dévoré.
      Elle offre à Dieu cet amour qui l’opprime :
Puisqu’il fait tant de mal, il faut qu’il soit un crime !
      Mais ne vivant que par le souvenir,
Le passé la poursuit jusques dans l’avenir.
      Plus de sommeil, Pauline en vain l’appelle ;
      Pour le malheur il est sourd et rebelle.
      Plus de vertu, plus d’amis, plus d’amant.
      Tout est perdu pour l’erreur d’un moment.
C’est la fleur du vallon sur sa tige abattue
      Par le frimat qui l’effeuille et la tue !
      C’e’tait l’hiver : la saison de l’amour
      Semblait avoir disparu sans retour.
      Assise, un soir, au bord de sa chaumière,
      Pleurant sa honte, et fuyant la lumière,
      Un bruit soudain fait tressaillir son cœur ;
      Un char léger ramène son vainqueur…..
      C’est lui ! grand dieu ! c’est la voix qu’elle adore !
      C’est lui ! dit-elle , il vient ! il m’aime encore !…
      Mais un regard fait tout évanouir,
      L’espoir s’enfuit…. Pauline va mourir !
      Oui ! c’est l’ingrat qu’elle attend et qu’elle aime ;
      Mais peignez-vous son désespoir extrême !
      Il n’est pas seul ! il entraîne, à son tour,
      L’objet nouveau de son volage amour !
      À cette vue, immobile et glacée,
      Le cœur saisi d’une affreuse pensée,
      Pauline au ciel jette un cri douloureux,
      Tombe à genoux, et détourne les yeux….
      Le froid du soir circule dans ses veines,
Son âme s’engourdit dans l’oubli de ses peines ;
Et, prenant par degrés le sommeil pour la mort,
En embrassant la terre, elle pleure…. et s’endort.
      Le ciel touché l’enveloppe d’un songe.
      Lise ! écoutez ce bienfaisant mensonge :
      Elle croit voir un ange protecteur
      La ranimer doucement sur son coeur ;
      Presser sa main, l’observer en silence,
      Les yeux mouillés des pleurs de l’indulgence.
      « Dieu vous a-t-il envoyé près de moi,
      « Lui dit Pauline, et suivez-vous sa loi ?
      « Si la vertu vient essuyer mes larmes,
      « Parlez ! sa voix aura pour moi des charmes.
      « Voyez mon sort ! voyez mon repentir !… »
      Pour sa réponse elle entend un soupir ;
      Son œil mourant s’entr’ouvre à la lumière….
      L’ange est Edmond à genoux sur la pierre,
      Qui, plein d’effroi, soutient, d’un bras tremblant,
      Ce corps glacé qu’il réchauffe en pleurant.
Ainsi, loin du malheur l’Amour rit et s’envole,
      La Pitié reste, elle pleure et console.
      « Sans défiance appuyez-vous sur moi,
      « Quittez ces lieux, et calmez votre effroi,
      « Dit le berger ; venez près de ma mère ;
« Soyez sa fille ; et moi !…. je serai votre frère ! »
      « Hélas ! dit-elle avec même douceur,
      « Soyez mon frère, et sauvez votre sœur ! »

O Lise ! vous avez les attraits de Pauline ;
Souvenez-vous du sort de la jeune orpheline !
      Sans peine, hélas ! on trouve un séducteur ;
      Mais un Edmond !…. Ah ! fuyez un seigneur,
      Et préférez le berger qui vous aime :
      Il est si doux d’être aimé pour soi-même !

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