Élégies, Marie, et romances (1819)

L’adieu de soir

Dieu ! qu’il est tard !…. quelle surprise !
Le temps a fui comme un éclair !
Douze fois l’heure a frappé l’air,

      Et près de toi je suis encore assise ;
Et, loin de pressentir le moment du sommeil,
Je croyais voir encore un rayon de soleil.
Se peut-il que déjà l’oiseau dorme au bocage !
Ah ! pour dormir, il fait si beau !
Les étoiles en feu brillent dans le ruisseau,
Et le ciel n’a pas un nuage :
On dirait que e’est pour l’Amour

Qu’une si belle nuit a remplacé le jour.
      Mais il le faut, regagne ta chaumière ;
Garde-toi d’éveiller notre chien endormi :
Il méconnaîtrait son ami,
Et de mon imprudence il instruirait ma mère.
Tu ne me réponds pas ; tu détournes les yeux.
Hélas ! tu veux en vain me cacher ta tristesse,
Tout ce qui manque à la tendresse
Ne manque-t-il pas ‘a mes vœux ?….

      De te quitter donne-moi le courage ;
Ecoute la raison, va-t-en, laisse ma main !
      Il est minuit, tout repose au village,
Et nous voilà presqu’à demain !
Ecoute ! si le soir nous cause un mal extrême,
      Bientôt le jour saura nous réunir ;
Et le bonheur du souvenir
Va se confondre encore avec le bonheur même.
Mais, je le sens, j’ai beau compter sur ton retour,
En te disant adieu chaque soir soupire ;
Ah ! puissions-nous bientôt désaprendre à le dire !
Ce mot, ce triste mot n’est pas fait pour l’Amour.

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