Louise Colet : Pradier
Ce qui est dans le cœur des femmes: Poésies nouvelles (1852)
Pradier
I
Pourquoi ce funèbre cortège
De chars de deuil, d’amis en pleurs ?
Ton cercueil, que la foule assiège,
Sous des voiles aux plis de neige,
Eût été mieux parmi les fleurs.
Ce sont de blanches Théories,
Le front chaste, la lyre en main,
Qui sous leurs longues draperies
Devaient, calmes, quoiqu’attendries,
Escorter ton dernier chemin .
N’es-tu pas le fils de la Grèce,
Un des plus grands, un des plus beaux
De cette antique Enchanteresse
Chaque Nymphe et chaque Déesse
Par toi sortirent des tombeaux.
Quand ces blondes Ombres d’Homère
Revivaient vierges dans tes bras,
Palpitantes sous ta paupière,
Elles croyaient revoir leur père,
Ou Praxitèle, ou Phidias !
L’âme errante de leur génie,
Suspendue au bleu firmament,
Pour renaître à la tienne unie,
Glissa de la mer d’Ionie
Sur les bords de ton lac Léman.
II
O peuple immortel de statues !
Femmes, héros qu’il anima ;
Anges voilés, Déités nues,
Des temples et des avenues,
Accourez ! ô vous qu’il aima !
Venez tous, enfants de ses rêves,
Qu’il créait divins sans effort !
Dianes effleurant les grèves !
Tendres Vénus, pudiques Èves !
Venez glorifier sa mort !
Et toi, dernier né de son âme,
Symbole si triste et si beau,
Poésie, Amour, double flamme !
Marbre où la lyre se fait femme !
Viens! et marche en tîte, ô Sapho!
À celui qui te lit renaître.
Souffle ardent de l’antiquité,
Au fier créateur, au doux maître,
Chante l’hymne qui nous rend l’Être,
L’hymne de l’Immortalité !
III
Les vers d’Anacréon, les accents de Tibulle,
Ont transmis d’âge en âge un souffle qui circule
Comme une tiède haleine en des seins frémissants ;
L’Arioste et Pétrarque, en stances cadencées,
Ont prolongé le chœur de ces molles pensées
Où l’âme flotte dans les sens.
Tant que l’amour et l’art garderont leur jeunesse,
Leur jeunesse éternelle et qui fleurit sans cesse,
Se riant du néant des empires tombés !
Comme ces chants divins, tes œuvres recueillies
Triompheront du Temps sans en être pâlies,
Ainsi que de fraîches Hébés !
Caressant du regard tes filles radieuses,
Les jeunes amoureux aux belles amoureuses
Murmureront ton nom euphonique et vibrant ;
Puis ils diront ta vie, onde large et tranquille,
Quiétude du cœur où l’art trouve un asile,
Sérénité qui t’a fait grand !
Puis ils diront ta mort, si douce et si rapide,
Qu’elle a glacé ton front sans y creuser de ride :
Dans un frais paysage, au bord du fleuve assis,
Sons un ciel chaud et bleu comme un ciel de l’Attique,
Tu tombas foudroyé, tel qu’un génie antique
Exempt des vieux jours obscurcis.
Aux femmes, aux enfants qui t’aimaient dans la vie,
Aux disciples élus, ils porteront envie :
Riante apothéose où leurs cœurs salueront,
Par le bruit des baisers, par l’éclat des sourires,
Ton fantôme foulant la poudre des empires,
Un bandeau de roses au front !
Juin 1851