Rêves et réalité (1856)

SUR L’ALBUM DE MME EUGÉNIE C***

    Faut-il dans cet album en fleurs
    Que mon nom triste se promène,
    Mêlant à de riches couleurs
    Le deuil dont ma pensée est pleine ?
    Le front couronné de cyprès,
    Faut-il assombrir tant de roses,
    Parler la langue des regrets
    Sur le ton des soucis moroses
    Comme un poëte des tombeaux,
    Au lieu de chanter la jeunesse,
    L’espoir calme, le doux repos,
    Le bonheur qui charme et caresse ?

    Eh ! bien, oui ! je viens apporter,
    Moi qui toujours souffre et m’alarme,
    Qui sais pleurer et non chanter,
    Sur ce frais parterre une larme !
    Recevez-la, fleurs et parfums,
    Comme une goutte de rosée,
    Brillant loin des yeux importuns,
    Ainsi qu’une perle irisée
    Sur l’herbe et les gazons des bois
    Après le soleil il faut l’ombre,
    La brise et l’ondée à la fois :
    Je suis le vent noir, le flot sombre!

ENVOI

    De même qu’on trouve la paix,
    Sous l’ombrage mélancolique
    Des grands bois au feuillage épais,
    Ainsi dans mon cœur sympathique,
    Retraite aux sombres profondeurs,
    On trouve l’amitié sacrée,
    Limpide et jamais altérée,
    Son dévoûment et ses ardeurs.

Pour prix des doux rayons que votre vue y jette,
Madame, dans mon cœur prenez cette amitié ;
Vous êtes le sourire et la fleur du poëte :
De vos propres parfums acceptez la moitié.

27 octobre 1854

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