Rêves et réalité (1856)

LUCIE

SOUVENIRS,

Il est un beau pays dominé d’un château,
Où l’on a les grands bois et le silence et l’eau ;
Des rumeurs des cités pas un seul bruit n’arrive ;
La Seine s’y repose, et sur la verte rive,
Demeurent balancés d’élégants batelets,
Où tantôt des pêcheurs exercent leurs filets,
Où plus souvent, le soir, s’abandonnant aux brises,
Le rêveur vient bercer ses peines incomprises,
Et s’arrête pensif aux saules inclinés.
D’eau tranquille et de bois partout environnés,
Vous goûtez les bienfaits de la belle nature ;
Allez, vous, affligés qu’un mal secret torture,
Y chercher le remède aux cuisantes douleurs.
Fuir l’homme et chercher Dieu, c‘est le besoin des pleurs ;
Et sous l’ombre des bois, Dieu s’appelle espérance.

C’est là que j’ai laissé quelques rêves d’enfance,
Premiers élans au ciel des flots seuls entendus,
Soupirs d’une âme en feu dans les brises perdus.
Là, j’avais ma compagne, un peu ma sœur, Lucie !
Étoile dans mon ciel avant l’aube obscurcie !
Son ombre dans la nuit près de moi vient errer ;
Mais le malheur est là, qu’on ne peut conjurer ;
Mais la réalité sur mes pensers retombe ;
Mon souvenir jamais ne heurte que la tombe.
Dans mon passé, des pleurs ; dans mon présent, l’effroi,
Le découragement….. qu’adviendra-t-il de moi ?

    À dix-sept ans, que Lucie était belle !
    Quels traits divins ! mon cœur se les rappelle :
    Elle était pâle, elle avait de grands yeux,
    Un vaste front, de longs et noirs cheveux,
    Un doux sourire, un air pensif et tendre ;
On vantait son esprit plein d’aimable douceur,
    Sa bonté vive et sa noble candeur.
    À l’amour vrai si l’on pouvait prétendre,
    Qui donc plus qu’elle eût osé l’espérer ?
    Qui donc plus qu’elle aurait pu l’inspirer ?
Un jour, tout le village avait un air de fête,
Lucie et moi disions ; « Qu’est-ce donc qui s’apprête ? »
    On se parait, on courait, on parlait,
Et puis le nom du roi dans les bouches volait.
Il venait, disait-on, visiter notre église ;
Déjà naissait un bruit de musique indécise
    Par le silence et la brise apporté ;
Bientôt tout prit l’aspect d’une solennité ;
De bancs en un clin d’œil la place fut remplie,
Et la foule appelée en gradins établie.
Comme aux jours de travail, et le dé dans son doigt,
Lucie accourt aussi dans son humble toilette ;
Le bruit devint plus clair, on sonna la trompette,
Puis un immense chœur cria : Vive le Roi !
C’était lui que suivait sa famille nombreuse ;
Je compterais encor les saluts qu’il nous fit ;
J’entends encor la reine alors qu’elle me dit :
« Venez auprès de moi, la foule est dangereuse,
« Et les chevaux aussi, l’on pourait vous blesser. »
Il était difficile, en effet, d’avancer ;
Et je voulais tout voir, et j’étais bien petite.

Nos deux cloches, objet de l’illustre visite,
Avaient donné leurs sons si vibrants et si purs.
Le soleil qui, splendide avait rempli la voûte,
      Déjà s’élevait loin des murs,
    Et les chevaux piaffaient sur la route.
C’est que, les chants finis, des pauvres, un moment,
Avaient grossi la foule ; et cet encombrement
Retint le roi longtemps au bas de sa voiture ;
Chacun l’accompagnait d’un bienveillant murmure
Dont ses fils jouissaient.

Cependant, à l’écart,
Un prince, hélas ! celui qu’a tant pleuré la France !
Perçait toute la foule avec un doux regard.
    Lui, qu’entourait une humble déférence,
Qui donc admirait-il, transporté, palpitant ?
On l’attendait en vain. — Pour qui donc, en partant,
Jeta-t-il un long mot d’une voix tendre et forte ?
Sur son cheval si fier dont il bridait l’élan,
À qui donc pensait-il, tandis que triste et lent,
L’œil toujours en arrière, il oubliait l’escorte ?

Le soir, comme on parlait du passage du roi,
Au nom du prince aîné, l’on vit rougir Lucie.

C’est qu’en la regardant toute âme était saisie ;
De sa beauté d’élite on subissait la loi ;
Et cependant, tout bas, en passant auprès d’elle,
On n’avait dit encor que ce mot : « Elle est belle ! »
Jamais un mot d’amour profond et suppliant,
Un de ces mots qui font que l’on tremble en fuyant,
Qu’on mêle un souvenir dans la chaste prière,
N’avait un seul instant abaissé sa paupière.
Sans orgueil jouissant de l’admiration,
Son cœur ne connaissait que notre affection.
« Ma bonne mère et toi, de belles fleurs, un livre,
« Voilà ce qu’il me faut, disait-elle, pour vivre. »
Puis elle m’emmenait, le soir, près des buissons,
Aimante, et me chantant les plus douces chansons.
Oh ! pourquoi cette paix lui fut-elle ravie ?
Pourquoi ce voile noir couvrant sa jeune vie,
Alors que belle encor, mais folle de douleur,
Son cœur noble expiait une trop douce erreur !

Joyeuse, le dimanche, avec les jeunes filles,
Elle aimait à paraître au milieu des quadrilles ;
Elle dansait une heure et puis s’en revenait ;
L’une ou l’autre à son tour chez nous la ramenait.
La danse la perdit.

Depuis plusieurs dimanches,
Un homme, beau comme elle, et de manières franches,
Un peu brusques peut-être (elle ne le vit pas),
La regardait épris et suivait tous ses pas.
Il se trouvait en tiers parmi ses causeries ;
Alors que fatiguée elle échappait au bal,
La poursuivant toujours, lui, sombre esprit du mal,
Allait troubler de peur ses longues rêveries.

Elle semblait le fuir, mais en parlait chez nous :
Un regard attentif l’aurait vue oppressée,
Alors qu’elle semblait combattre une pensée.
Une fois, il lui dit : « Pourquoi me fuyez-vous ? »
Et soudain ses grands yeux se remplirent de larmes.

Ah ! voilà de l’amour les redoutables armes !
    Elle eût souri d’un mot prétentieux ;
    Mais la pitié l’arrêta, défaillante ;
Elle vit un regard qui fit baisser ses yeux ;
Une main prit sa main, une voix suppliante
    Lui dit : « Je t’aime, et toi, veux-tu m’aimer ? »

Sentiment d’un cœur pur, oh ! comment te nommer !
Premier trouble d’une âme où s’inclinent les anges,
Aveux, craintes, bonheur, pressentiments étranges !
Faiblesse et dignité, passions et vertus,
Quel mystère êtes-vous dans nos seins combattus ?

Lucie essaie un met, sa voix est impuissante ;
Sa main libre à son front est froide et frémissante ;
Les yeux levés au ciel elle cherche un appui,
Car soudain, à son cœur, un nouveau monde a lui.
Il est d’autres concerts que les chants dans les plaines :
L’amour, le dévoûment, comme deux sources pleines,
Où la force du cœur se puise abondamment,
Murmurent auprès d’elle un cantique entraînant.
Mais la ferveur pieuse en son sein ressuscite ;
Elle pense à sa mère, elle prie, elle hésite.
Amour ! vie et parfum des cœurs pour d’autres cœurs,
Ton charme pur l’éveille, elle saura tes pleurs.
Un effort s’accomplit dans cette âme si sainte ;
Et, dégageant sa main d’une brûlante étreinte,
« Oh ! dit Lucie enfin, non !… ne me parlez plus ! »

L’habitude a guidé ses pas irrésolus ;
Elle revient tremblante, il est tard, on s’alarme ;
Dans ses yeux égarés brille encore une larme ;
Mais à sa pauvre mère elle ne répond pas.
« Je n’ai rien, — laissez-moi, — nous dit-elle tout bas.

Deux ans se sont passés : Lucie est plus rêveuse ;
Elle évite le bal et la voix dangereuse
Dont les larmes un soir ont décidé son sort.
Sa joue est quelquefois d’une pâleur de mort.
Plus de chants, plus de fleurs, plus de sourires même !
Elle souffre en silence, elle est vaincue, elle aime;
Enfin il vint un jour de doux épanchement.
Où Lucie à sa mère avoua son tourment :
« Qu’une main avait pris, un soir, sa main tremblante,
« Et qu’un regard profond, et qu’une voix brûlante,
« Avaient ému son âme en parlant à son cœur ;
« Que depuis ce soir-là, la crainte et le bonheur
« Se partageaient ses nuits. »

— « Pauvre enfant ! dit la mère,
« Va, reste auprès de nous dont l’amour est sincère ;
« Car lui ne t’aime pas ; je sais tout, j’attendais
« Le récit douloureux qu’ingrate tu gardais.
« Que te manque-t-il donc ? que faut-il à ta vie,
« Pour que de nous quitter tu nourrisses l’envie ?

« S’il en eût été digne, oh ! je l’aurais aimé ;
« Je lui dirais : Mon fils ! — Mais son cœur est fermé,
« C’est un homme brutal qui rit de l’innocence,
« Qui d’inspirer le mal a l’indigne puissance,
« Et pour l’ange déchu demeure sans pitié.
« Enfant, comme une fleur qu’écraserait son pié,
« Il briserait bientôt ton existence morte.
« Son âme est avilie, il faut le fuir, sois forte ! »

Mais rien ne peut guérir, quand l’amour est profond,
Les blessures du cœur que les regards se font.
Lucie a voulu fuir : un charme la rapproche
De lui, qui, chaque soir, dans son amer reproche,
Lui dit : « Tu veux ma mort : Eh ! bien je me tuerai !
    « Mais spectre errant, va, je me vengerai ;
« Je reviendrai, la nuit, t’épouvanter en songe ;
    « L’amour, pour toi, n’est-ce donc qu’un mensonge ?
« Vois mon égarement, quand tu ne souffres pas ! »

    Deux mois plus tard chacun hâtait le pas,
    Pour admirer, dans l’église remplie,
Lucie en mariée, heureuse et plus jolie.
Lui semblait triomphant ; mais la mère pleurait :
Le bonheur lui semblait moins sûr que le regret.

    Ce fut deux jours après le mariage
    Que je quittai pour longtemps le village.
Hélas ! quand j’y ravins !
Non! jamais le tableau
Que va représenter mon fidèle sanglot,
    Larme de sang qui sur ces pages tombe,
Dussé-je encor cent ans solliciter la tombe,
Ne quittera mon cœur :
Lucie a vingt—deux ans ;
Dans ses bras amaigris sont deux petits enfants ;
    Au bord de l’eau, sur une pierre assise,
On voit qu’elle combat contre une horrible crise ;
Plus d’espérance au front, de feu dans les regards !
Sa belle tête penche, et ses yeux sont hagards.
Un étrange frisson, un douloureux sourire,
Rident sa lèvre pâle où la mort se respire.
Je sortais du bateau ; de loin je l’aperçois,
    J’accours : — « Qu’as-tu? lui dis-je.
— « Ah! tu le vois,
« Dit-elle avec effort….. tu le vois, que je souffre !
« Tous m’ont abandonnée, et lui, ne m’aime plus ! »

Désespoir, mort du cœur ! oh ! plus effrayant gouffre
Que les gouffres des monts, des pieds inaperçus !
Tout s’y brise et s’y perd ! la rieuse jeunesse,
    Que l’avenir long et brillant caresse,
Et l’ardente pensée, et l’âme aux bruits divins !

Auprès d’un bois peuplé de murmurants sapins,
Est un lieu visité par la seule prière ;
C’est de deux petits bourgs le commun cimetière,
    Lucie est là.

Quand la peine a passé,
Quand l’esprit est muet et le cœur oppressé,
Si vous venez un jour admirer mon village,
Allez vers les tombeaux, pieux pèlerinage !
Sur une blanche croix votre œil s’arrêtera ;
Et, des pleurs dans la voix, chacun vous apprendra
    Que sous la tombe aux nombreuses couronnes,
    La terre un jour s’ouvrit profondément,
    Pour engloutir une superbe enfant ;
    Qu’interrompant ses hymnes monotones,
    Le vieux curé, que la foule entourait,
S’appuyait contre un arbre et plus que tous pleurait.

Et puis, ne cherchez plus dans mes souvenirs mornes :
Le rire à la fin cesse, et la joie a ses bornes ;
Le mal léger d’un jour s’apaise et s’engourdit ;
Mais la douleur profonde avec le temps grandit,
    Et rien en moi ne répond que les larmes !
Et pourtant la nature étale ses doux charmes ;
Et j’ai parlé de bois, d’eau limpide et de fleurs,
Et pourtant mon cœur bat !
Coulez longtemps, mes pleurs !

Héricy-sur-Seîne, 1847

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