Malvina Blanchecotte : Le déménagement
Rêves et réalité (1856)
LE DÉMÉNAGEMENT
Tout est vide et désert dans l’appartement vaste !
Plus rien !… que la sculpture au splendide plafond.
Le silence est partout : devant ce deuil profond
Le regard s’assombrit, l’âme aussi se dévaste.
L’œil en vain cherche au mur le tableau qu’il préfère,
L’ami demande en vain son siège accoutumé ;
Comme le foyer mort tout reste inanimé :
Le cœur ne connaît plus la place qui fut chère.
Adieu, portraits vivants, bronzes, fleurs, statuettes,
Qui nous parliez ou d’art ou d’amis regrettés,
Alors qu’au maître cher nos noms étaient portés
Et que nous l’attendions, cœurs pleins, bouches muettes.
Pourtant, il est plus loin une chambre dernière
Où le poëte aimé debout médite encor ;
Il vous retrouvera, riches ornements d’or !
Mais sur d’autres objets s’attendrit sa paupière.
Ses beaux lévriers blancs que la crainte emprisonne
L’entourent inquiets, l’interrogeant des yeux.
Ils voudraient du bonheur à son front soucieux :
Mais lui, tout au regret, ne voit, n’entend personne.
Oh ! si j’étais la muse à la voix inspirée,
Si je pouvais chanter ce qu’il dut ressentir,
On entendrait mon vers en sanglots retentir,
Mon âme parlerait pour son âme navrée !
Sous la fenêtre ouverte où l’air d’été repose
Son front tout fatigué des travaux du matin,
Monte un arbre touffu, roi d’un humble jardin,
Où se montre la feuille, où se cache la rose.
C’est cet arbre isolé, c’est ce peu de feuillage
Qu’il regrette et qu’hélas ! il voudrait emporter !
En quittant ce seul bien il lui faut tout quitter :
Il n’aura désormais rien qu’un mur pour ombrage !
Pour un peu de ciel bleu, pour un peu de verdure,
Pour un peu de gazon reposant ses pieds las,
Pour de l’air libre et pur, que ne donnerait pas
Le chantre harmonieux de la belle nature !
ENVOI
Poète aimé qui me voyiez pensive
Et vous parlant hier de vos derniers apprêts,
Oh ! ne sentiez-vous pas dans ma voix expressive
Qu’avec vous je souffrais ?
Mon dévoûment partout vous suivra dans la vie ;
Mais au lieu d’être, hélas ! ou vains regrets ou pleurs,
Que ne prend-il un corps au gré de son envie ?
Il deviendrait pour vous un Elysée en fleurs !
Mercredi 20 avril 1853