Rêves et réalité (1856)

L’AUMONE D’UN ENFANT

Un vieillard chaque jour passait près d’une école ;
Lorsqu’entrait des enfants la troupe vive et folle,
    Il offrait pour un sou
Des crayons qu’il portait dans un coffre à son cou.
C’était du malheureux la dernière ressource ;
Et les petits garçons, vidant joyeux leur bourse,
    Emportaient ses crayons.
Un seul, un tout petit, et lui-même en haillons,
Se tenait à l’écart, dévorant une larme.
Un jour, quittant les jeux, au milieu du vacarme,
    Il disparaît sans bruit ;
      Nul ne le suit,
Seul il court, emportant un paquet sous sa blouse ;
(Le pauvre reposait, non loin, sur la pelouse.)
Là, découvrant son fromage et son pain,
    Haletant, il s’arrête enfin :
« Tiens, je n’ai pas de sou, mais voici mon offrande,
« Pauvre, je suis petit, moi, ma faim n’est pas grande,
« Garde et vends tes crayons, je n’en ai pas besoin. »
Le pauvre refusait, mais l’enfant était loin.
Et la boîte aux crayons bien des matins fut pleine,
Et le pauvre petit avait l’âme sereine.
Mais les autres disaient en prenant leur repas :
« Pourquoi donc petit Jean ne déjeune-t-il pas ? »

Héricy-sur-Seine, juin 1850

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