Malvina Blanchecotte : Jobbie
Rêves et réalité (1856)
JOBBIE
Jobbie est blonde, elle est mignonne,
Ses grands yeux bleus disent son cœur ;
La gaîté sur son front rayonne,
Soleil de sa jeunesse en fleur.
Oh ! quel éblouissant sourire !
Quelle voix fraîche et pleine encor
D’une paix qu’on ne peut décrire,
Magnifique et royal trésor !
Ses petits pieds touchent à peine
Le gazon fier de la porter ;
Les sylphes légers de la plaine,
Dont on croit voir l’ombre flotter
Quand vient la nuit mystérieuse,
Sont moins rapides que ses pas,
Jamais ralentis, jamais las.
Qui ne connaît l’enfant rieuse.
Aux blanches mains, au corps fluet,
Cueillant aux champs pour sa parure
La marguerite ou le bluet,
Tandis que brille à sa ceinture
Près d’un bouton d’or entr’ouvert,
Le houx pourpré du buisson vert ?
II
Un jour (c’était l’été, saison de flamme et d’ombre),
Les bois touffus chantaient dans leur feuillage sombre,
La nature éclatait de séve et de splendeur,
Enchaînant et berçant l’air et le flot grondeur.
Tout était harmonie et riant paysage ;
Chacun semblait joyeux comme à son plus doux âge,
Et bénissait les fleurs, le ciel bleu, le soleil,
Dieu surtout, Dieu plus haut que son astre vermeil !
C’étaient de tous côtés rires et promenades ;
À chaque instant passaient de folles cavalcades,
Où jeunes gens fougueux non moins que leurs chevaux
Caracolaient, couraient, l’un de l’autre rivaux.
Une troupe d’enfants bordait les avenues,
Guidant de beaux vieillards loin des routes connues,
Pour arriver plus vite au château féodal
Qu’inaugurait le fils d’un ancien général :
Voilà ce qui causait cet appareil de fête,
Et ces soldats aux champs, leur colonel en tête.
III
Mais, de tous ces trésors déployés en plein vent,
De ces groupes joyeux chantant et se suivant,
Et de ces mille fleurs émaillant chaque allée,
De ces blondes enfants, fraîche troupe envolée,
Nulle n’était jolie et n’attirait les yeux,
Rien n’était si coquet et si délicieux
Que la frêle Jobbie au beau front de madone,
Au candide regard qui rit et qui s’étonne.
Oh ! quoi de plus charmant que cet âge indécis
Où l’enfant règne encor sans rêves ni soucis,
Mais ou l’on sent pourtant qu’éclôt déjà la femme !
Halte mystérieuse où va s’éveiller l’âme ;
Passage d’un état d’ignorance et de paix
À l’état d’un tourment qui ne finit jamais !
Éclair insaisissable, ineffable prodige
Où deux rayonnements confondent leur prestige,
Indicible splendeur d’indicible beauté,
Où l’âme humaine emprunte à la divinité
Ce charme intraduisible où se perd la pensée,
Et qui rend devant l’œil toute forme effacée,
Pour ne plus contempler que l’invincible attrait
D’un éblouissement dont nul n’a le secret !
O voile immaculé d’innocence divine ,
O sommeil radieux où l’âme se dessine
Et revêt son éclat et s’ouvre peu à peu,
Comme une fleur du ciel sous le souffle de Dieu !
Qui n’a rêvé souvent devant ce pur mystère
Qui fait anges un jour les enfants de la terre ?
Qui n’a senti son cœur plus saint, plus abrité,
Devant tant de candeur et de sérénité ?
IV
Donc, Jobbie était la, belle sans penser l’être,
Se souciant de voir et non pas de paraître,
Et ne prenant pour elle aucun des bruits flatteurs
Que formait au passage un flot d’admirateurs.
Mais voilà qu’on entend au loin une fanfare :
C’est lui ! dit d’une voix la foule. — On se prépare
À saluer d‘un chant le jeune et beau seigneur.
Lui ! d’où vient qu’à ce mot une vive rougeur
À soudain coloré des fronts de jeunes filles ?
Lui ! ce peut être un fils de plus pour leurs familles !
Lui ! ce peut être un frère et plus près de leur cœur !
Lui ! … Ce mot peut promettre et richesse et bonheur.
Aussi comme déjà les œillades coquettes
S’essaient à remporter sourires et conquêtes !
C’est à qui sera belle, à qui saura le mieux
Enchanter la pensée et captiver les yeux.
V
Ludovic de Raynal était pâle et sévère ;
C’était un de ces fronts que la foule révère
Sans raisonner pourquoi. Grand, bien fait, distingué,
Il avait un regard que toute âme eût brigué,
Un long et doux regard plein de mélancolie ;
Son geste était affable et sa voix assouplie ;
On écoutait encor lorsqu’il avait parlé :
Quelque chose de lui semblait s’être exhalé
Dans l’air qui prolongeait la note harmonieuse ;
Mais son allure fière et parfois dédaigneuse
Maintenait à distance ; — à son premier aspect,
Il inspirait l’amour bien moins que le respect.
Et pourtant, et pourtant ! ô jeunes héritières,
Qui dira les regrets même des plus altières ?
Que de regards perdus, que de vœux insensés !
Que d’espoirs incompris, que de rêves froissés !
VI
Or, ce n’était pas là le héros vif et tendre
Qu’on avait rêvé tel et qu’on venait attendre ;
Aussi tous les regards s’abaissèrent déçus,
Tous les projets d’une heure expirèrent confus,
Dès qu’on le vit passer fier sur son cheval sombre,
L’œil vaguement distrait, le front voilé d’une ombre,
Et frappant le pavé d’un pas retentissant.
Une seule s’arrête….. un charme tout-puissant
Illumine à ses yeux la figure inconnue.
Elle suit du regard dans la longue avenue
Longtemps, longtemps de loin le cavalier pensif ;
Et, quand tout s’est fermé sur le donjon massif,
Elle-même s’éloigne étonnée et distraite :
C’est Jobbie, éveillée à la douleur secrète.
Un instant a changé son sourire charmant
En indéfinissable et sourd pressentiment.
O problème incompris, affinité des âmes,
Attraits mystérieux, mystérieuses trames,
Qui font s’entr’attirer loin de s’entr’éviter
Les contraires entre eux qu’on voit se compléter !
Le front plein de rayons aime le front plein d’ombre,
Le cœur insoucieux se voue au cœur qui sombre,
Le rire vient mêler son éclat argenté
Au sourire railleur du vieillard attristé,
Et la belle jeunesse à la tombe s’allie,
Et la pâle raison écoute la folie !
D’où vient que cette enfant, hier encore à ses jeux,
S’émeut près de cet homme aux pensers orageux ?
D’où vient que son regard si clair et si limpide
Cherche au fond du regard où tant de nuit réside ?
« Ah ! malheur à qui voit devant ses yeux passer
« Une apparition qui ne peut s’effacer ! »
Dit le poëte ; il faut, scellant sa sombre histoire,
Ensevelir en Dieu son deuil expiatoire ;
Car le regret profond qui toujours saignera,
Peut se trahir un jour, et le monde en rira !
Ainsi pensait Jobbie en regagnant sa route ;
Et secouant au loin, pour que nul ne s’en doute,
Sa première tristesse et son premier secret,
Elle fut en deux bonds au seuil qu’on lui rouvrait,
La gaité dans les yeux, la chanson à la bouche,
Et toute à ce bonheur qui pénètre et qui touche.
Et, de loin, qui l’eût vue aussi joyeuse enfant,
Aurait pu dire d’elle ainsi qu’auparavant :
Jobbie est blonde, elle est mignonne,
Ses grands yeux bleus disent son cœur ;
La gaîté sur son front rayonne,
Soleil de sa jeunesse en fleur.
Oh ! quel éblouissant sourire !
Quelle voix fraîche et pleine encor
D’une paix qu’on ne peut décrire,
Magnifique et royal trésor !
Ses petits pieds touchent à peine
Le gazon fier de la porter :
Les sylphes légers de la plaine,
Dont on croit voir l’ombre flotter
Quand vient la nuit mystérieuse,
Sont moins rapides que ses pas,
Jamais ralentis, jamais las.
Qui ne connaît l’enfant rieuse,
Aux blanches mains, au corps fluet,
Cueillant aux champs pour sa parure
La marguerite ou le bluet,
Tandis que brille à sa ceinture
Près d’un bouton d’or entr’ouvert,
Le houx pourpré du buisson vert ?
VII
Pourquoi donc, jeune fille, au loin, dans la nuit sombre.
Vas-tu rêver si tard et t’égarer dans l’ombre,
Comme fait le songeur déshérité des cieux,
Qui demande le calme aux bois silencieux ?
Tu n’as pas comme lui quelque amère pensée
À refouler au fond d’une vie effacée ;
Tu ne vas pas chercher dans les plaintes du vent
L’idéal d’une lyre entendue en rêvant ;
Et près des flots houleux que la plage maîtrise,
Tu n’as pas à répandre une âme qui se brise !
Qu’es-tu donc ? qu’as-lu donc ? Le rossignol chanteur
Déroule à tes côtés ses notes de bonheur ;
Le peuplier flexible emplit de son murmure
L’harmonieux silence où s’endort la nature ;
La lune avec mystère argente de rayons
Les sentiers pleins de mousse où nous t’entrevoyons ;
Oh ! ne ressens-tu pas l’ineffable influence
Des belles nuits où Dieu révèle sa présence ?
Pourquoi pleurer ? pourquoi pencher ton front pâli ?
Connais-tu l’abandon, ou la mort, ou l’oubli ? …
L’écho répondit seul : elle, marchant plus vite,
Effeuillait de ses doigts la blanche marguerite ;
Le soir même au château, sur la fin du dîner,
Et comme dans le parc on s’allait promener,
Deux à deux comme font pastour et pastourelle,
Ludovic à son bras lui dit : Vous êtes belle !
M’aime-t-il ? m’aime-t-il ? demande-t-elle, hélas !
À la fleur qui répond : Non ! il ne t’aime pas !
Étre jeune , être belle et n’être pas aimée !
« Tu me mens, dit Jobbie, ô fleur inanimée ! »
Et la fleur brusquement s’échappe de sa main,
Parsemant de débris le gazon du chemin.
O les pauvres enfants qui se prennent candides
Aux premiers mots flatteurs, compliments faux et vides,
Que cent fois dans le jour dit un indifférent,
Sans plus s’en soucier que s’il était plus franc !
VIII
Elle était encor là, tout entière à son rêve,
Lorsqu’auprès des buissons un léger bruit s’élève ;
Le feuillage semblait s’entr’ouvrir, et des pas
S’amortir sous un bruit de voix qui parlaient bas.
Ils étaient deux : c’était une ombre frêle et pâle,
Près d’une ombre plus haute et d’un aspect plus mâle.
Un petit cri d’enfant ainsi qu’un cri d’oiseau
Partit et fit ployer la jeune ombre en roseau :
Jobbie avait compris que l’une, la plus sombre,
S’appelait Ludovic ; il disait à l’autre ombre :
« Soyez fière, Lucy ! car mon cœur indompté
Qui s’enorgueillissait de sa sérénité,
Et qui niait l’amour comme on nierait l’orage
Avant d’avoir compris ce que peut son ravage,
Ce cœur si sûr de lui, ce cœur si triomphant,
Plus calme mille fois que le cœur d’un enfant,
Insoucieux au moins autant que l’est Jobbie,
Cette rieuse enfant si fraîche et si jolie
Qu’ensemhle tous les deux nous admirions ce soir,
Eh ! bien ! ce cœur si ferme est en votre pouvoir.
Un regard de vos yeux a fait fondre la glace
Dont il s’enveloppait comme d’une cuirasse ;
Il demande à vos pieds pour prix d’un tel amour
De votre voix si chère un doux mot de retour. »
Et longtemps, bien longtemps, elle et lui sous la brise,
Un murmure chanta, doux comme un chant d’église ;
Et les flots y mêlaient leur harmonieux bruit,
Et blonde était la lune, et calme était la nuit.
IX
Jobbie, avec nous tous seras-tu de la fête ?
Ludovic de Raynal se marie ; — on apprête
Dans le grand pavillon une salle de bal,
Puis on donne un concert ce soir sur le canal.
— Oui, certes, j’en serai, je mettrai mes guirlandes,
Et j’espère danser comme font les plus grandes.
— Tu seras la plus belle avec tes blancs atours ;
Tes blonds cheveux te font ressembler aux amours ;
Tes petits pieds légers qu’on prendrait pour des ailes,
De loin, quand vient le soir, font rêver aux gazelles…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
X
Ce fut après huit mois de séjour au château,
Que Ludovic prit femme au milieu du hameau.
C’était une beauté comme lui sérieuse,
Grande, fière, hautaine, et même impérieuse.
Il leur fallait entre eux cette conformité
Pour s’être au mariage à l’instant arrêté.
Ainsi que Ludovic, Lucy s’était vouée
Enfant au célibat ; c’était chose avouée.
On la savait farouche ; elle-même disait
Que jamais nul amour ne la transformerait ;
Qu’elle était indomptable, à l’abri des tempêtes,
Et qu’elle faisait fi des plus nobles conquêtes.
O risible assurance ! ô versatilité !
Et lui, notre héros, si plein d’austérité,
Invulnérable aussi, froid près des plus doux charmes,
Si vite à l’étrangère il a rendu les armes !
O comédie humaine où se perd le penseur,
L’ironie à la lèvre et l’amertume au cœur !
XI
Donc, Lucy de Holstein, héritière allemande,
Joignit à son blason la couronne flamande
Des sires de Raynal…. Ce fut bientôt conclu,
Et le grand jour fixé sitôt que résolu.
Elle se convoqua de belles jeunes filles
Qu’on lui choisit parmi les premières familles,
Pour lui former sa cour de noblesse et d’honneur,
Comme de son côté fit le jeune seigneur.
Jobbie était sans titre, encor moins opulente,
Mais elle était si belle, elle était si charmante,
Elle avait tant de grâce aimable à se cacher,
Qu’on la nomma d’abord et qu’on l’alla chercher.
Elle était le premier bouquet de la guirlande :
On ne contemplait qu’elle ! à la quête, à l’offrande,
L’offociant lui-même, affectueux vieillard,
S’arrêta la suivant d’un souriant regard,
Comme s’il eût cru voir, à chacun de ses gestes,
Se dévoiler un ange aux vêtements célestes.
— La fière mariée en son grand apparat,
Était loin de répandre un si divin éclat.
XII
Mais ce fut bien encore autre chose aux lumières,
Au milieu des bosquets pleins de fleurs printanières,
Sous le beau ciel de mai scintillant de lueurs,
Comme pour ajouter son faste à ces splendeurs.
On avait secoué l’étiquette guindée ;
Et par son beau plaisir, ici, là-bas, guidée,
Folàtrant et courant parmi les gazons verts,
La guirlande d’enfants mettait tout à l’envers.
Et les fleurs se mêlaient à toutes les parures,
Relevant le soyeux des blondes chevelures,
Rivalisant de teint, de grâce et de fraîcheur
Avec ces jeunes fronts éclatants de blancheur.
C’était prestigieux, c’était une féerie,
D’entendre, doux et pur comme une rêverie,
Au détour des sentiers les plus mystérieux,
Pénétrer l’air lointain du bal mélodieux,
Et de voir s’enlaçant les mains les jeunes filles
Former les plus charmants et les plus gais quadrilles.
O célestes parfums des jours évanouis,
Rires illuminant nos fronts épanouis,
Où donc avez-vous fui, roses trop tôt fanées ?
Dites ! Qu’avez-vous fait de nos belles années ?
Qu’êtes-vous devenus, charmes des premiers ans ?
Où donc l’orchestre ailé des bals éblouissants ?
Et les rondes en chœur près de nos jeunes mères,
Et les récits coquets de nos belles chimères ?
Où donc l’insouciance, où donc les chants joyeux ?
Ah ! jeunes souvenirs, que vous nous faites vieux !
Mais on ne voyait qu’elle ! encore et toujours elle !
Oh ! comme son regard dans la nuit étincelle !
Comme sa voix limpide a des sons enchanteurs
Parmi toutes ces voix dont on entend les chœurs !
Comme sa blanche écharpe aucune écharpe blanche
Ne flotte et ne s’emmêle ainsi de branche en branche ;
Nul visage rosé n’a ce brillant carmin ;
Aucune main n’est douce autant que cette main,
Si petite et si blanche, et qui joue avec grâce
Sur chaque haie en fleur dont le jasmin l’enlace.
Qui danse aussi bien qu’elle et saurait s’élancer
Plus svelte au but lointain qu’on la voit dépasser ? …
Et les jeunes époux qui passaient à distance,
Trop pleins de leur bonheur pour rompre le silence,
Admiraient à l’écart le sylphe insoucieux,
Beau lis épanoui comme une étoile aux cieux.
Et saisissant ensemble un frais rameau qui penche,
Ils envoient à ses pieds une couronne blanche.
Et leur cœur murmurait tout bas à l’unisson
En entendant Jobbie achever sa chanson :
Jobbie est blonde, elle est mignonnne,
Ses grands yeux bleus disent son cœur ;
La gaité sur son front rayonne,
Soleil de sa jeunesse en fleur.
Oh ! quel éblouissant sourire !
Quelle voix fraîche et pleine encor
D’un paix qu’on ne peut décrire,
Magnifique et royal trésor !
Ses petits pieds touchent à peine
Le gazon fier de la porter ;
Les sylphes légers de la plaine,
Dont on croit voir l’ombre flotter
Quand vient la nuit mystérieuse,
Sont moins rapides que ses pas,
Jamais ralentis, jamais las.
Qui ne connaît l’enfant rieuse,
Aux blanches mains, au corps fluet,
Cueillant aux champs pour sa parure
La marguerite ou le bluet,
Tandis que brille à sa ceinture
Près du bouton d’or entr’ouvert,
Le houx pourpré du buisson vert ?
XIII
Oui, mais quand fut finie et la nuit et la fête,
Quand elle se trouva sous sa blanche toilette,
Seule et parée ainsi qu’on est un jour d’hymen
Une couronne au front, un bouquet à la main,
Johbie avec douleur arracha de sa tête
Et foula sous ses pieds la guirlande défaite ;
Elle rappelait trop sous son parfum léger
La couronne d’épouse au parfum d’oranger ;
Et cachant sous ses mains sa pâleur de statue,
Elle pleura longtemps, à genoux, éperdue.
À travers ses sanglots presque inarticulés,
Son cœur faisait l’aveu de ses regrets voilés :
J’ai cru parmi la brume et le lointain d’un rêve
Voir flotter devant moi l‘ombre de mon bonheur,
Et jusqu’au triste jour qui l’efface et l’enlève,
J’en ai gardé l’empreinte au profond de mon cœur.
Je reverrai longtemps le riant paysage,
Diamanté de feux et bercé de zéphirs,
Où nous nous pressions tous pour fêter son passage,
Et qui fut le témoin de mes premiers soupirs.
J’entendrai le galop de son coursier rapide,
Si fier de son fardeau, doux poids accoutumé,
Et mon œil fasciné, plein d’un regard humide,
Croira dans l’horizon voir le fantôme aimé.
XIV
Oui, qu’on te croie heureuse, ô ma Jobbie ! et chante !
Laisse rire toujours ta voix simple et touchante,
Sauf à pleurer plus tard comme pleure le cœur.
Il ne faut pas laisser lire notre douleur
Par les indifférents dont le regard épie
Tout ce qui sert de proie à leur sarcasme impie.
Si jeune, ô mon enfant ! tu l’as compris déjà !
Nul ne sut ton secret et nul ne l’outragea.
C’est bien ! va te montrer éblouissante et folle :
Femme, garde ton voile ; enfant, ton auréole !
Chacun garde une larme au fond de son regard,
Ou jeune fille ou femme, ou jeune homme ou vieillard ;
Heureux quand cette larme est divine et sacrée
Comme le pur regret de ta vie ignorée !
La rosée est si belle au matin sur les fleurs !
Combien prendraient ta peine, enfant, contre les leurs !
Chacun a vu passer quelque riant mensonge
Dont rien n’a pu voiler l’ineffaçable songe :
Heureux quand la chimère a des ailes d’azur
Comme un nuage blanc flottant en un ciel pur ! ……
XV
C’était une Écossaise éclose un jour de rêve,
Comme un lis au milieu des sables de la grève ;
Le ciel de sa montagne un jour avait souri
Pour parler son regard d’un charme de houri,
Qui laissait, — à travers l’enfant rayonnant l’âme, —
La pensée indécise entre l’ange et la femme,
Comme une fantastique et blanche vision,
Dont l’œil tremble de voir fuir l’apparition.
Jobbie est blonde, elle est mignonne,
Ses grands yeux bleus disent son cœur,
La gaîté sur son front rayonne,
Soleil de sa jeunesse en fleur.
Oh ! quel éblouissant sourire !
Quelle voix fraîche et pleine encor
D’une paix qu’on ne peut décrire,
Magnifique et royal trésor.
Ses petits pieds touchent à peine
Le gazon fier de la porter ;
Les sylphes légers de la plaine,
Dont on croit voir l’ombre flotter
Quand vient la nuit mystérieuse,
Sont moins rapides que ses pas,
Jamais ralentis, jamais las.
Qui ne connaît l’enfant rieuse,
Aux blanches mains, au corps fluet,
Cueillant aux champs pour sa parure
La marguerite ou le bluet,
Tandis que brille à sa ceinture,
Près d’un bouton d’or entr’ouvert,
Le houx pourpré du buisson vert ?
Novembre 1854