Malvina Blanchecotte : Gabrielle
Rêves et réalité (1856)
GABRIELLE
Tout est grâce et douceur, tout est charmant en elle :
Oh ! qui ne chérirait ma blonde Gabrielle !
Ce n’est pas la Pythie aux grands airs soucieux,
Dont les regards toujours sont perdus dans les cieux,
Et dont l’altier dédain stigmatisant la foule
Proclame à tous moments que le monde s’écroule.
Ce n’est pas l’héroïne au maintien languissant,
Qui se plaint de l’amour que trahit un absent,
Et se pose en victime, et dévoile sa peine,
Et feint de grands secrets pour que le cœur s’y prenne.
Oh ! non ! ma Gabrielle offre un autre tableau :
Son ravissant regard, plus limpide que l’eau,
Ne réfléchit que joie et douce quiétude.
Arrière, âpre souci de l’âme solitude !
C’est une jeune mère entre deux beaux enfants,
L’un des deux caressant l’aïeule en cheveux blancs,
L’autre se cramponnant à son bienheureux père
Et, pour y parvenir, tirant sa jeune mère.
Ici, tout est vertu, piété, devoir, bonheur ;
Ici, tout y repose et les yeux et le cœur ;
On dirait qu‘on entend gazouiller des voix d’anges
Parmi ces voix d’aïeule et d’enfant, doux mélanges !
Gabrielle est encor svelte comme un roseau ;
C’est à qui l’atteindra, vif et rapide oiseau,
Et sur ses blonds cheveux posera la couronne
Que Rodolphe a tressée ainsi qu’à sa Madone.
Oh ! que ces fleurs de vierge à son beau front vont bien !
Quelle modeste aisance et quel chaste maintien !
Elle aura vingt-six ans demain ; — sa vieille mère
Date de son berceau ses beaux jours sur la terre,
Et raconte tout bas à ses deux petits-fils,
Qui l’écoutant muets avec des yeux ravis,
Son histoire d’enfance aux divines promesses.
Donnant et recevant les plus tendres caresses,
Aimante et puis aimée et n’ayant de désir
Que les vœux de sa mère et que son‘ seul plaisir,
Elle grandit ainsi, charmante jeune fille,
Donnant son âme à Dieu, son cœur à sa famille.
Ignorant jusqu’aux mots de roman et d’amour
Qui perdent la pensée et l’esprit sans retour,
Elle était arrivée au jour du mariage,
Sainte comme une enfant quoique femme par l’âge.
O vous qui vous perdez en rêves insensés,
Et qui blasphémez Dieu, Dieu que vous offensez,
Venez voir le bonheur sous son plus doux symbole.
Ce n’est pas fiction, ce n’est pas parabole :
Voyez ma Gabrielle à l’ombre du foyer,
Embrassant du regard son groupe familier,
Et remplissant de paix une maison nombreuse !
C’est le devoir rempli qui fait son âme heureuse.
Elle est belle et charmante, on l’aime en la voyant,
Mais surtout elle est sainte et son cœur est croyant.
La vertu l’a douée au front d’une auréole
Qui fait respectueux et l’œil et la parole,
Et qui fait s’incliner près d’elle à chaque pas,
Ceux qui voient briller l’ange à travers tout d’appas.
24 septembre 1855