Rêves et réalité (1856)

AVIS DE L’ÉDITEUR

    Ce modeste Recueil, dont la première édition est de l’année dernière, a fait de lui-même son chemin, et s’est concilié les sympathies et les approbations qui pouvaient le plus flatter et honorer l’auteur.
    L’Académie française, y trouvant peut-être quelques accents trop passionnés pour le ranger parmi les ouvrages littéraires qu’elle couronne chaque an née au nom de M. de Monthyon, a daigné accorder à l’Auteur le prix fondé par M. le comte de Maillé Latour-Landry « en faveur d’un écrivain dont le talent, déjà remarquable, mérite d’être encouragé à suivre la carrière des Lettres. » – M. Villemain, dans son Rapport du 28 août dernier, a proclamé le nom de Mme Blanchecotte, en l’accompagnant de paroles qui, dans sa bouche, ont tout leur prix.
    Le secrétaire et chef du Cabinet de l’Empereur, M. Mocquard, ayant eu par hasard un jour l’occasion de feuilleter ce volume, en fut touché et ému en homme qui ne sent pas seulement les Lettres, mais qui a du cœur pour ceux qui les cultivent. Quelques jours après, l’auteur, qui n’avait pas l’honneur de le connaître, recevait de lui la lettre suivante :

« MADAME,
    « Ayant eu l’occasion de lire à l’Empereur quelques passages de vos Rêves et Réalités, Sa Majesté a remarqué avec plaisir combien l’inspiration en était pure et animée. Alors, j’ai fait connaître, par certains détails honorables pour vous, que le temps, si nécessaire aux poëtes, venait souvent à vous manquer. L’Empereur, afin de vous faciliter des loisirs et d’encourager vos essais, m’a chargé de vous envoyer la somme de mille francs, jointe à cette lettre.
    « Je suis heureux, Madame, d’être l’interprète de la généreuse attention dont vous avez mérité d’être l’objet ; et je vous offre l’expression de mes sentiments très-distingués.

« Le Secrétaire de l’Empereur, Chef du Cabinet,
« Mocquard »

    Les divers organes de la presse littéraire n’ont pas témoigné moins de bienveillance pour le talent qui leur parut se révéler dans ce volume. La Revue contemporaine, la Revue de Paris, la Revue française, la Revue suisse, imprimée à Neufchàtel, le Constitutionnel, en ont porté des jugements pleins de faveur et surtout de cordialité.
    L’Athenœum français du 22 décembre 1855 publia l’article suivant de M. Sainte-Beuve :
    « La poésie n’est pas morte ; elle ne sommeille même pas. Je crois remarquer que, depuis quelque temps, il y a un retour plus vif et des tentatives, confuses encore, mais qui témoignent d’un désir et d’une espérance de nouvelle veine. Il est vrai que voilà bien des années déjà qu’il ne s’est point produit d’œuvre poétique qui ait appelé à un haut degré l’attention du grand public, et qui lui ait fait saluer une jeune gloire. On dirait que le fleuve, en continuant de couler, traverse des plaines assez ingrates et monotones, sans rencontrer un site bien mémorable ou l’une de ces cités qui immortalisent. Mais qui sait ? d’ici à demain peut-être, ce cours un peu vague peut se resserrer, se creuser avec profondeur, entrer dans quelque vallée verdoyante et sonore, réfléchir des bords plus hardis, des scènes plus animées, donner enfin le mouvement et la vie à un paysage que chacun voudra connaître et visiter. En un mot, ce n’est pas la matière de la poésie qui manque, ce n’est pas le sentiment poétique ; c’est plutôt la forme et le glorieux accident.
    « En attendant, les poëtes sont à l’œuvre, et le labeur ni l’inspiration ne cessent pas. C’est ainsi qu’en ouvrant le volume que j’annonce aujourd’hui, j’ai reconnu, dès les premiers vers, un poëte et une âme, une âme douloureusement harmonieuse. On sent que ce n’est point une fiction ni une gentillesse que ce titre d’ouvrière qui se joint aux initiales de l’auteur : une condition pénible, accablante, tient bien réellement à la gêne une intelligence qui souffre, un talent qui veut prendre l’essor. ll y a même, dans ce volume, quelques cris trop déchirants pour être confiés à l’art, et qui font mal à entendre ; mais l’auteur qui, tout en les laissant échapper par moments, sait qu’il ne faut pas tout dire, et qu’il y a la pudeur de la Muse et celle de la femme, a d’ordinaire exhalé ses émotions et ses larmes par un détour et à travers un léger voile qui les laisse arriver sincères encore, mais non pas trop amères ni dévorantes. Dans une suite de petits tableaux et poëmes, intitulés : Blanche, Jobbie, Maria, Henrietta, Lucy, etc., son imagination s’est créé comme des sœurs qu’elle transporte dans des situations diverses, qu’elle place même à plaisir dans des cadres assez brillants ; mais toujours et chez toutes, la note fondamentale est le délaissement intime, la plaie secrète, la douleur. Sa Jobbie, par exemple, est une jolie et svelte Écossaise, qu’on dirait la sœur d’Ariel : on la croit légère, elle ne l’est pas ; on la croit une enfant, mais elle a vu passer le noble et beau seigneur, elle se l’est choisi tout bas, et, lorsqu’il se marie à la fière Lucy, au sortir de cette noce à laquelle elle a assisté parée et comme riante, elle arrache les fleurs de sa tête, et cache sous ses mains sa pâleur de statue ; mais nul ne saura jamais son secret :

Oui, qu’on te croie heureuse, ô ma Jobbie! et chante!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

    « Et l’Espagnole Conchita aussi. elle garde son secret et son mystère ; mais elle porte et agite autrement que Jobbie l’orage intérieur ; elle semble avoir emprunté à l’antique Sapho, sur son promontoire, un éclair de sa flamme…
    « Si j’osais conjecturer, je dirais que, par toutes ces figures diverses qu’a évoquées autour d’elle l’imagination de l’ouvrière-poëte, elle s’est plu à multiplier, comme dans un miroir légèrement enchanté, des images d’elle-même, et elle n’a changé que juste ce qu’il fallait pour pouvoir dire : « Ce n’est pas moi ! » C’est ainsi (autant que je l’imagine) que sa propre douleur, trop morne et trop tristement monotone, s’est transformée et colorée, comme à travers un prisme, en une variété de douleurs poétiques passionnées et touchantes. Mais la pièce intitulée les Larmes n’a pu se déguiser, et elles ont jailli plus vite que la pensée, par une force involontaire…
    « Quelques-unes des pièces de ce Recueil sont ainsi d’un effet poignant. L’auteur, pour peu qu‘il s’apaise un jour, et qu’il rencontre les conditions d’existence et de développement dont il est digne, me paraît des plus capables de cultiver avec succès la poésie domestique, et de peindre avec une douce émotion les scènes de la vie intime ; car si Mme Blanche (ce qui est, je crois, son nom1) a de la Sapho par quelques uns de ses cris, elle aurait encore plus volontiers, dans sa richesse d’affections, quelque chose de mistriss Felicia Hemans, et tout annonce chez elle l’abondance des sentiments naturels qui ne demandent qu’à s’épancher avec suite et mélodie. Au reste, ce ne sont pas des conseils ici que je viens lui adresser : j’ai voulu sur tout donner avis au public qui aime la poésie, et lui dire  : « Il y a un poëte dans ce volume, un poëte à demi enchaîné ; aidez-le à prendre l’essor. » — Béranger et M. de Lamartine, chacun de leur côté, et, cette fois, sans qu’on puisse y soupçonner de la complaisance, ont-déjà donné à l‘auteur ce brevet de poète  : je ne fais qu’ajouter, après eux, mon apostille bien sincère. »
    C’est donc avec confiance que nous offrons cette seconde édition, augmentée de quelques pièces, aux amis de la poésie et de la vérité dans la poésie.

Ce 30 septembre 1856

    1La première édition ne portait point d’abord au titre le nom de l’auteur, mais seulement des initiales.

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