Marceline Desbordes-Valmore : À Délie
Élégies, Marie, et romances (1819)
À Délie
I
Par un badinage enchanteur,
Vous aussi, vous m‘avez trompée !
Vous m’avez fait embrasser une erreur ;
Légère comme vous, elle s’est échappée.
Pour me guérir du mal qu’Amour m’a fait.
Vous avez abusé de votre esprit aimable ;
Et je vous trouverais coupable
Si je pouvais en vous trouver rien d’imparfait.
Je l’ai vu cet amant si discret et si tendre ;
J’ai suivi son maintien, son silence, sa voix….
Ai-je pu m’abuser sur l‘objet de son choix ?
Ses regards vous parlaient, et j’ai su les entendre.
Mon cœur est éclairé, mais il n’est point jaloux.
J’ai lu ces vers charmans où son âme respire ;
C’est l’Amour qui l’inspire,
Et l’inspire pour vous….
Pour vous aussi je veux être la même.
Non ! vous n’inspirez pas un sentiment léger :
Que ce soit d’amitié, d’amour que l’on vous aime,
Le cœur qui vous aima ne peut jamais changer.
Laissez-moi ma mélancolie,
Je la préfère à l’ivresse d”un jour :
On peut rire avec la Folie,
Mais il n’est pas prudent de rire avec l’Amour.
Laissez-moi fuir un danger plein de charmes ;
Ne m’offrez plus un cœur qui n’est qu’à vous :
Le badinage le plus doux
Finit quelquefois par des lames….
Mais je n’ai rien perdu. La tranquille Amitié
Redeviendra bientôt le charme de ma vie ;
Je renonce à l’amant, et je garde une amie :
C’est du bonheur la plus douce moitié.
II
Du goût des vers pourquoi me faire un crime ?
Leur prestige est si doux pour un cœur attristé !
Il ôte un poids au malheur qui m’opprime ;
Comme une erreur plus tendre, il a sa volupté.
Légère, libre encor, d’hommages entourée,
Dans les plaisirs coulent vos heureux jours ;
Et paisiblement adorée,
Vous riez avec les Amours.
Ah ! loin de la troubler, qu’ils charment votre vie !
Que pour vous le printemps soit prodigue de fleurs !
Que tout prenne à vos yeux ses brillantes couleurs !
Riez, riez toujours, ô volage Défie !
Abandonnez vos nuits aux songes les plus doux ;
Qu‘ils soient de vos beaux jours une glace fidelle !
À force de bonheur soyez encor plus belle,
Et qu‘au réveil, l’Amour vous le dise à genoux !
Mais quoi ! si vous trouviez un rebelle à vos charmes,
Après mille sermens, s’il trahissait vos vœux,
La douce flamme de vos yeux
S’éteindrait bientôt dans les larmes.
Vous sentiriez alors le besoin de rêver ;
De livrer au hasard votre marche incertaine ;
De suspendre vos pas, au bruit d’une fontaine,
Et d’y pleurer les maux que je viens d’éprouver !
N’enviez plus à votre amie
Un plaisir aussi douloureux :
Ravir la plainte aux malheureux :
C’est leur dire : Quittez la vie.
Quand je vous vois disputer au miroir
De fraîcheur et de grace avec les fleurs que j’aime ;
Quand je vous y vois prendre en secret pour vous-même
Tout le plaisir que l’on goûte à vous voir ;
M’entendez-vous, ô ma chère Délie,
Vous reprocher un passe-temps si doux ?….
Non ! je deviens moins sombre en vous voyant jolie ;
Je pardonne à l’Amour, je lui souris pour vous.
Mais si de la gaîté la parure est l’emblême,
Elle donne un éclat plus triste à la pâleur :
À la beauté brillante il faut un diadême,
Il faut un voile à la douleur.
De ce lis embaumé, qui pour vous vient d’éclore,
Couronnez votre front charmant ;
Mon front, que l‘ennui décolore,
Doit se pencher sans ornement.
Du sort qui m’enchantait la fatale inconstance
De ma jeunesse a flétri l’espérance :
Un orage a courbé le rameau délicat,
Et mes vingt ans passeront sans éclat ;
Je les donne à la solitude ;
Je donne aux Muses mes loisirs.
L’art de plaire fait votre étude,
L’art d’aimer fera mes plaisirs….
Mais non ! je l’oublirai cet art, ce don funeste,
Qui servit à l’Amour quand il forma mon cœur.
Non ! ce présent des cieux ne fait pas le bonheur ;
C’est pourtant le seul qui me reste !
Le monde où vous régnez me repoussa toujours ;
Il méconnut mon âme à-la-fois douce et fière ;
Et d’un froid préjugé l’invincible barrière
Au froid isolement condamna mes beaux jours.
L’infortune m’ouvrit le temple de Thalie ;
L’Espoir m’y prodigua ses riantes erreurs ;
Mais je sentis parfois couler mes pleurs
Sous le bandeau de la Folie.
Dans ces jeux où l’esprit nous apprend à charmer,
Le cœur doit apprendre à se taire ;
Et lorsque tout nous ordonne de plaire,
Tout nous défend d’aimer….
O des erreurs du monde inexplicable exemple !
Charmante Muse ! objet de mépris et d’amour,
Le soir, on vous honore au temple,
Et l’on vous dédaigne au grand jour.
Je n’ai pu supporter ce bizarre mélange
De triomphe et d’obscurité,
Où l’orgueil insultant nous punit et se venge
D’un éclair de célébrité.
Trop sensible au mépris, de gloire peu jalouse,
Blessée au cœur d’un trait dont je ne puis guérir,
Sans prétendre aux doux noms et de mère et d’épouse,
Il me faut donc mourir !
Mais vous, qui connaissez mon âme toujours pure,
Qui gémissez pour moi des caprices du sort,
Vous qui savez, hélas ! qu’en ma retraite obscure
Il me poursuit encor ;
Faites grâce, du moins, à l’innocent délire
Qui m’apprend sans effort à moduler des vers.
Je suis moins seule avec ma lyre,
Quelqu’un m’entend, me plaint dans l’univers !
III
Oui ! cette plainte échappe à ma douleur :
Je le sens, vous m‘avez perdue !
Vous avez, malgré moi, disposé de mon cœur,
Et ce cœur s’égara dès qu’il vous eut connue.
Ah ! que vous me faites haïr
Cette feinte amitié qui coûte tant de larmes !
Je n’étais point jalouse de vos charmes,
Cruelle ! de quoi donc vouliez-vous me punir ?
Vos succès me rendaient heureuse ;
Votre bonheur me tenait lien du mien ;
Et quand je vous voyais attristée ou rêveuse,
Pour charmer votre ennui, j’oubliais mon chagrin !
Mais ce perfide amant dont j’évitais l’empire,
Que vous avez instruit dans l’art de me séduire,
Qui trompa ma raison par des accens si doux….
Je le hais encor plus que vous !
Par quelle cruauté me l’avoir fait connaître ?
Par quel affreux orgueil voulut-il me charmer ?
Ah ! si l’ingrat ne peut aimer,
À quoi sert l’amour qu’il fait naître ?….
Je l’ai prévu…. j’ai voulu fuir :
L’Amour jamais n’eut de moi que des larmes :
Vous avez ri de mes allarmes,
Et vous riez encor quand je me sens mourir….
Grâce à vous, j’ai perdu le repos de ma vie :
Votre imprudence a causé mon malheur,
Et vous m‘avez ravi jusques à la douceur
De pleurer avec mon amie !
Laissez-moi seule avec mon désespoir :
Vous ne pouvez me plaindre ni m’entendre :
Vous causez la douleur sans même la comprendre ;
À quoi me servirait de vous la laisser voir ?
Victime d’un amant, par vous-même trahie,
J’abhore l’Amitié…. je la fuis sans retour;
Et je vois, à sa perfidie,
Que l’ingrate est sœur de l’Amour !