Élégies, Marie, et romances (1819)

Le retour aux champs

Que ce lieu me semble attristé !
Tout a changé dans la nature :
Le printemps n’a plus de verdure,
Le bocage est désenchanté !
Autrefois, l’onde fugitive

Arrosait, en courant, les cailloux et les fleurs :
Je ne vois qu’un roseau languissant sur la rive,
Et mes yeux se couvrent de pleurs !….
Hélas ! on a changé ta course,

Ruisseau ! de l’inconstance on te fait une loi ;
Et je n’espère plus retrouver à ta source
Les sermens emportés par toi.
Ah ! si pour rafraîchir une âme désolée
Il suffit d‘un doux souvenir,
Ruisseau, pour ranimer l’herbe de la vallée,
Parfois n’y peux-tu revenir ?….
J ’entends du vieux berger la plaintive musette ;
Mais qu’est devenu le troupeau ?
Sous l’empire de sa houlette

Il n’a plus même un innocent agneau.
Tout en rêvant il gravit la montagne ;
Il traîne avec effort son âge et son ennui :
Les moutons ont quitté la stérile campagne,
Le chien est resté près de lui.
      Mais que sa peine est facile et légère !
Du bonheur qui n’est plus il n’a point à rougir :
Sans trouble, sur un lit de mousse ou de fougère,
Quand la nuit vient, il peut dormir.
Que de riches pasteurs lui porteraient envie !
Combien voudraient donner les plus nombreux troupeaux,
La houlette, la bergerie,
Pour une nuit d’un doux repos !

Et moi, d’amis aussi je fus environnée ;
Mon avenir alors était brillant et sûr :
Vieux berger, comme toi je suis abandonnée ;
Le songe est dissipé… mais le réveil est pur.
Me voici devant la chapelle
Où mon cœur sans détour jura ses premiers vœux :
      Déjà mon cœur n’est plus heureux ;
Mais à ses vœux trahis il est encor fidèle.
J’y déposai , l’autre printemps,
Une fraîche couronne, aujourd’hui desséchée….
Cette chapelle, hélas ! dans les ronces cachée,
N’est-elle plus l’amour des simples habitans ?
Seule, j’y ferai ma prière :
Mon sort, je le sais trop, me défend d’espérer :
Eh bien ! sans espérance, à genoux sur la pierre,
      J’aurai du moins la douceur de pleurer.

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