Marceline Desbordes-Valmore : L’orage
Élégies, Marie, et romances (1819)
L’ORAGE
Oh ! quelle accablante chaleur !
On dirait que le ciel va toucher la montagne :
Vois ce nuage en feu qui rougit la campagne ;
Quels éclairs ! quel bruit sourd !… ne t’en va pas, j’ai peur !
Les cris aigus de l’hirondelle
Annoncent le danger qui règne autour de nous ;
Son amant effrayé la poursuit et l’appelle :
Pauvres petits oiseaux ! vous retrouverez-vous !
Reste, mon bien aimé, reste, je t’en conjure ;
Le ciel va s’entr’ouvrir :
De l’orage , sans moi tu veux braver l’injure ;
Cruel ! en me quittant, tu me verrais mourir.
Ce nuage embrâsé qui promène la foudre,
Vois-tu bien, s’il éclate, il te réduit en poudre !…..
Encourage mon cœur, il palpite pour toi….
Ta main tremble, Olivier ! as-tu peur comme moi ?
Tu t’éloignes…. tu crains un danger que j’ignore :
En est-il un plus grand que d’exposer tes jours ?
Je donnerais pour toi ma vie et nos amours ;
Si j’avais d’autres biens, tu les aurais encore.
En cédant à tes vœux , j’ai trahi mon devoir ;
Mais, ne m’en punis pas ! Elle est loin ta chaumière !
Pour nous parler d’amour, tu demandais le soir….
Eh bien ! pour te sauver, prends la nuit toute entière.
Mais ne m’en parle plus de ce cruel amour ;
Je vais l’offrir à Dieu, dans ma tristesse extrême :
C’est en priant pour ce que j’aime,
Que j’attendrai le jour.
Sur nos champs inondés tourne un moment la vue.
Réponds ! malgré mes pleurs, veux-tu partir encor ?
Méchant, ne souris plus de me voir trop émue ;
Peut-on ne pas trembler en quittant son trésor?
Je vais me réunir à ma sœur endormie :
Adieu ! laisse gronder et gémir l’aquilon ;
Quand il aura cessé d’attrister le vallon,
Tu pourras t’éloigner du toit de ton amie.
Mais quel nouveau malheur ! qu’allons-nous devenir ?
N’entends-tu pas la voix de mon vieux père ?
Ne vois-tu pas une faible lumière ?….
De ce côté, Dieu ! s’il allait venir ?
Pour une faute, Olivier, que d’allarmes !
Laisse-moi seule au moins supporter son courroux ,
Puis tu viendras embrasser ses genoux,
Quand je l’aurai désarmé par mes larmes.
Non ! la porte entr’ouverte a causé ma frayeur :
On tremble au moindre bruit lorsque l’on est coupable.
Laisse-moi respirer du trouble qui m’accable,
Laisse-moi retrouver mon cœur !
Séparons-nous, je suis trop attendrie :
Sur ce cœur agité ne pose plus ta main.
Va ! si le ciel entend ma prière chérie,
Il sera plus heureux et plus calme demain.
Demain, au point du jour, j’irai trouver mon père ;
Sa bonté préviendra mes timides aveux ;
De nos tendres amours pardonnant le mystère,
Il ne t’appellera que pour combler tes vœux….
Déjà le vent rapide emporte le nuage ;
La lune nous ramène un doux rayon d’espoir.
Adieu ! je ne crains plus d’oublier mon devoir ;
O mon cher Olivier ! j’ai trop peur l’orage.