Les algériennes, poésies (1831)

Cri de guerre des Algériens

Aux armes ! saisissons nos larges cimeterres,
Indomptables spahis, terribles janissaires !
Plongeons sur les Chrétiens dans nos justes transports,
Comme un essaim d’autours, qui vole vers sa proié,
Comme les noirs corbeaux, lorsqu’ils vont avec joie
S’abattre sur un champ de morts !

Partons, amis, lançons dans des flots de poussière
Le coursier d’Arabie à la noire crinière !
Il hennit de plaisir, ses yeux brillent d’éclairs,
Il semble que de loin il flaire le carnage ;
L’Européen jaloux, à sa fierté sauvage,
Reconnaît l’enfant des déserts.

Quand le sable brûlant sous ses pieds étincelle,
On croirait voir glisser la légère gazelle,
L’hirondelle accourir sous un ciel plus ami ;
Il est plus prompt encor que la balle homicide,
Lorsque nous l’envoyons dans sa course rapide,
Nous délivrer d’un ennemi.

Déjà l’aga s’avançe, à combattre il s’apprête ;
Mais avant de partie prions le grand Prophète.
Le pigeon saint lui dit L’Alcoran bienfaiteur,
Et du divin Allah lui transmit la science.
Il est pur et parfait, un ange à sa naissance
Ota le grain noir de son cœur.

Prions : ô Mahomet, ô soleil de nos âmes,
Pardonne à tes enfans, tes enfans sont infatués !
Nous avons refusé le Zacat du croyan,
Le vin impur d’Europe a souillé nos entrailles,
Noua n’avons pas prié sous tes saintes murailles,
Ni jeûné dans le Ramadan !

Mais nous avons du juif resserré les entraves,
Mais nous avons tué les étrangers esclaves,
Mais de vils Rafazis sont morts sous nos liens,
Mais notre âme à tes yeux va reparaître pure,
Mais nous allons bientôt en laver la souillure
Dans le sang maudit des Chrétiens !

Anathème aux Chrétiens ! aux Français anathème !
Mahomet les poursuit de son courroux suprême ;
Sur notre sol brûlant, ou morts, ou prisonniers,
Qu’ils restent plus nombreux, tous ces démons des
guerres,
Que les grains des maïs, les taches des panthères,
Et les feuilles do nos palmiers !

Puisse le plomb mortel, servant notre vengeance,
Les laisser vivre assez pour sentir la souffrance ;
Qu’ils meurent lentement, en voyant pas à pas
La mort marcher vers eux rayonnante d’ivresse,
Et que leurs corps glacés sentent croître sans cesse
La froide étreinte de ses bras !

Délivrons-nous enfin de ces Français terribles !
Sachons les vaincre tous ! de leurs trépas horribles
Jouissons, comme on sent le parfum d’une fleur,
Comme on savoure un fruit qu’on cueille sur la route,
Comme on prend à longs traits, comme on boit
goutte à goutte
Une bienfaisante liqueur !

Qu’en nos temples sacrés, témoins de leur supplice,
Leur sang remplace enfin l’eau purificatrice !
Entrons tout dégoûtans, haine à leur nation !
Il n’est péché si grand que leur meurtre n’expie ;
Aspergeons-nous de sang, car le sang d’un impie
Est la plus sainte ablution !

Partons, il en est temps, là mort, ce spectre immense
Entre les camps rivaux mugit d’impatience ;
Sa faux, prête à frapper, s’agite dans sa main ;
La voyez-vous, avant d’entr’ouvrir ses abîmes,
Tracer en traits sanglans tous les noms des victimes
Au livre sacré du destin ?

Conrons, chayas, spahis, oldaks, que l’on s’avance !
Allons, sagairdjis, armez-vous de la lance !
Allons, débordez-vous comme de noirs volcans,
Volez, et frappez tous ! mêlez dans la bagarre
Vos coursiers écumans, balles, poignards, fanfare,
Vos pistolets, vos yataguangs.

L’heure sonne, au carnage ! allons, l’armée est prête !
Que le sublime Allah, que notre grand prophète,
Protège le croyant ! et si les noirs esprits
Qui soufflent les combats ont soif de notre vie,
Mahomet garde encore à notre âme ravie
Tes beaux jardins et tes houris !

 

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