Marie Krysinska : Le démon de Racoczi
Rythmes pittoresques
LE DÉMON DE RACOCZI
C’était par une après-midi embrumée
Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.
J’avais dans l’âme le retentissement de son dernier
baiser ; —
Je l’avais pour jamais enfoui au fond de l’âme
Comme au fond d’un caveau sépulcral.
Dans l’air opaque le ciel pesait comme un remords.
Alors pour fuir cette obsédante mélancolie de l’air et
du ciel — j’ai fermé la fenêtre brusquement.
J’ai fermé la fenêtre et j’ai tiré le rideau épais qui
soudainement plongea la chambre dans une
lumière lourde.
Une artificielle lumière.
Plus ardente et plus molle que la triste lumière
l’air embrumé,
Et les objets prirent des attitudes inaccoutumées.
Des attitudes de rêve.
Dans la caverne de l’ombre, le piano allumait le
ricanement de ses dents blanches.
Les fauteuils — ainsi que des personnes cataleptiques
— étendaient leurs bras raides.
Les luisances voilées des bronzes semblaient des
clignements d’yeux craintifs.
Et, dans l’or des cadres se réveillaient des lucioles ; —
Auprès des glaces qui ouvraient dans le mur d’inquiétantes
perspectives.
Et près de la bibliothèque, le Démon de Racoczi
attira mes regards irrésistiblement…
C’était une simple eau-forte où, sur un fond brouillé,
se détachait en noir exagéré — le Démon aux joues
creuses, à la lèvre crispée par un gaieté féroce,
ou peut-être par quelque affreuse torture.
Mais ce n’était qu’une simple eau-forte.
Puis le pli entre les sourcils froncés s’accentua.
Il s’accentua, — bien que la chose paraisse
incroyable, —
Il se creusa plus profondément,
Figeant un expression d’angoisse farouche, sur cette
face au sinistre rictus ;
Les cheveux se hérissèrent à n’en pas douter ;
Et l’archet que tenait la main du Démon eut un frémissement,
s’anima — en vérité, — et fit rendre à
l’instrument un son,
Un son jamais entendu jusqu’alors. —
Et si triste, qu’il semblait fait de tous les sanglots et
de tous les glas.
Et aussi doux que le parfum des tubéreuses, flottant
dans la crépusculaire clarté des soirs.
Puis l’archet s’élança furieux, avec un grondement
de rafale, sur les cordes désespérées.
Et c’était comme des cris de détresse, comme des
rires de fous et comme des râles d’agonisants.
Et c’était comme des appels éperdus, de suprêmes
appels, hurlés vers le ciel désert.
Mais l’horrible symphonie décrut ainsi qu’une mer
qui s’apaise.
Et sous l’archet du Démon s’épanouit alors tout un
orchestre ;
S’épanouit alors comme une grande fleur — tout un
orchestre.
Les violons traînaient des notes pâmées, et parfois
miaulaient comme des chats.
Les flûtes éclataient de petits rires nerveux.
Les violoncelles chantaient comme des voix humaines.
La valse déchaînait son tournoyant délire.
Rythmée comme par des soupirs d’amour ;
Chuchoteuse comme les flots,
Et aussi mélancolique qu’un adieu ;
Désordonnée, incohérente, avec des éclats de cristal
qu’on brise ;
Essoufflée, rugissante comme une tempête ;
Puis alanguie, lassée, s’apaisant dans une lueur de
bleu lunaire.
Et par l’archet du Démon évoqués,
Les Souvenirs passaient ;
Cortège muet,
En robes blanches et nimbés d’or, les Souvenirs
radieux, les bons et purs Souvenirs ;
Sous leurs longs voiles de deuil, les douloureuses
Ressouvenances ;
Les ombres des Amours morts passaient couronnées
de fleurs desséchées.
L’archet s’arrèta avec un grincement sourd.
Le Démon était toujours devant moi avec son sinistre
rictus ;
Mais ce n’était vraiment qu’une simple eau-forte.
Dans l’air opaque, le ciel pesait comme un remords.
1er novembre 1882