Rythmes pittoresques

SYMPHONIE DES PARFUMS

À Madame Dardoize.

Je veux m’endormir dans le parfum des roses
      fanées, des sachets vieillis, des encens lointains et
      oubliés. —
Dans tous les chers et charmeurs parfums d’autrefois. —
Mes souvenirs chanteront sur des rythmes doux, et
      me berceront sans réveiller les regrets.
Tandis que le morne et spléenétique hiver pleure sur
      la terre inconsolée,
Et que le vent hurle comme un fou,
Tordant brutalement les membres grêles des ormes
      et des peupliers,
Je veux m’endormir dans le parfum des roses fanées,
Des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.

Et les rythmes et les parfums se confondront en une
      subtile et unique symphonie ;
Les roses fanées se lèveront superbes et éclatantes,
Chantant avec leurs lèvres rouges les vielles chansons
      aimées ;
Elles s’enlaceront aux pâles jasmins et aux nénuphars
      couleur de lune ;
Et je verrai passer leurs ombres miroitantes, comme
      en une ronde des robes de jeunes filles.

Les clochettes des liserons chanteront avec leurs
      parfums amers — les mortelles voluptés ;
La violette à la robe de veuve dira les tendresses
      mystiques et les chères douleurs à jamais ignorées ;
L’héliotrope avec son parfum vieillot et sa couleur
      défraîchie, fredonnera des gavottes, ressuscitant les
      belles dames poudrées qui danseront avec des mouvements
      lents et gracieux.

Muse minuscule et compliqué comme une arabesque,
Scabieuse, — reine des tristesses,
Opoponax dépravé comme une phrase de Chopin,
Muguet, — hymne à la gloire des séraphiques
      fraîcheurs,

La myrrhe solennelle, le mystérieux santal,
L’odeur du foin coupé, — sereine et splendide comme
      un soleil couchant,
Iris où pleure l’âme des eaux dormantes,
Lilas aux subtils opiums,
L’amoureuse vanille et le chaud ambre gris

S’uniront en des accords grondants et berceurs —
      comme les orgues et comme les violons
Évoquant les visions cruelles et douces
Les extases évanouies, — les valse mortes, — les
      cassolettes éteintes et les lunes disparues.

Tandis que le morne et spléenétique hiver pleure sur
      la terre inconsolée ;
Et que le vent hurle comme un fou, tordant brutalement
      les membres grêles des ormes et des
      peupliers,
Je veux m’endormir dans le parfum des roses fanées,
      des sachets vieillis, des encens lointains et oubliés.

1881

Retour à la table des matières