Malvina Blanchecotte : Chants
Rêves et réalité (1856)
CHANTS
I
Quoi ! le veux-tu, que mon regard se taise,
Et qu’il t’oublie à présent qu’il t’a vu ?
Veux-tu qu’en moi la tourmente s’apaise,
Quoi ! le veux-tu ?
Tous ces trésors que l’âme goutte à goutte,
Mystérieuse et s’épanchant tout bas,
Apporte au cœur qui près d’elle l’écoute,
N’en veux-tu pas ?
Voulez-vous mieux qu’un peu d’indifférence
Vienne s’asseoir et sourire entre nous ;
Voulez-vous mieux un morne et froid silence,
Le voulez-vous ?
Faut-il fermer ce ciel de mes pensées
Qu’un mot de toi faisait enfin s’ouvrir ?
Ce sentiment d’extases commencées
Doit-il mourir ?
Faut-il aller, redemandant la tombe
Aux noirs chagrins plus profonds désormais,
Dire à mon cœur sans qu’une larme y tombe :
C’est pour jamais !
Le sais-tu bien cependant, que sur terre
Se trouvent peu d’amours comme le mien,
Sachant souffrir, mais à la fois se taire :
Le sais-tu bien ?
Faut-il vous dire, en détournant la tête
Pour mieux cacher mon trouble plein d’effroi,
Un long adieu qu’un long sanglot répète ?
Répondez-moi !
Je ne sais pas t’aimer comme l’on aime,
Paisiblement et sans crainte, à demi ;
Si c’en est trop de cet entier moi-même,
Tout est fini !
Je ne veux pas regretter l’heure sainte
Où le bonheur nous a su réunir ;
Je veux garder, quand ma joie est éteinte,
Le souvenir !
Mais, dis-le-moi, que mes craintes sont vaines,
Et qu’à jamais l’un sur l’autre appuyés,
Tous nos ennuis avec toutes nos peines,
Sont oubliés !
Janvier
II
Vois-tu, j’aime à t’aimer et non a te haïr ;
Ma pensée à toi va sans cesse ;
Vois-tu, mon culte aimé, mon aimé souvenir,
C’est ton doux nom que je caresse.
Vois-tu, quand je te dis quelque mot bien amer,
Quand mon cœur offensé te gronde,
C’est preuve encor d’amour, c’est que tu m’es trop cher,
C’est que ma peine est bien profonde.
Vois-tu, j’aime à t’aimer, j’aime à croire au bonheur ;
Qu’importe que ce soit un rêve,
Et que le premier vent de doute et de malheur
Soudainement vienne et l’enlève !
Vois-tu, j’aime à t’aimer, à te dire tout bas
Cet ineffable mot : Je t’aime !
Quand même le regret, s’acharnant à mes pas,
Viendrait me jeter l’anathème !
J’aime à t’avoir donné tout le meilleur de moi,
Ce qui peut survivre à ma tombe ;
Vois-tu, j’aime à savoir qu’une larme de toi
Me pleurera si je succombe.
Peut-être jamais plus nous ne nous reverrons ;
Jamais plus ici-bas peut-être,
L’un près de l’autre encor nous ne nous redirons
Ce doux secret qui nous pénètre.
Peut-être jamais plus nos regards à tous deux
Ne traduiront nôtre silence ;
Peut-être pour toujours sont venus les adieux,
Peut-être l’éternelle absence.
Qu’importe ! une heure, un jour, le jour où je t’ai vu,
Où ma main a pressé la tienne,
J’aurai su le bonheur et je l‘aurai connu :
Comme à mon cœur qu’il t’en souvienne !
Juillet
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