Rêves et réalité (1856)

N’AIMONS JAMAIS

À M. CH. M***

Arrachons de notre poitrine
Ce cœur insensé qui bondit,
Où la souffrance s’enracine
Comme un germe amer etmaudit !
Le cœur étouffe la pensée,
À son tour étouffons le cœur ;
Que l’âme soit débarrassée
De ce maître dominateur.
Ressuscitons l’intelligence,
Souveraine enfin désormais :
Pour lui conserver sa puissance,
N’aimons jamais, n’aimons jamais !

Ne jouons pas avec la vie
Pour un regard, pour un aveu :
Bien présomptueux qui s’y fie,
Bien fou qui se brûle à ce feu.
L’amour, c’est la chimère sombre
Du grand carnaval d’ici-bas ;
On la poursuit, mais c’est une ombre
Qui va, qui va, qu’on n’atteint pas.
Fuyons ce fantôme funeste
Qui dit a tous : Je vous soumets !
Pour garder de nous ce qui reste,
N’aimons jamais, n’aimons jamais !

L’amour assujettit notre être
Aux tourments qu’il a su créer ;
Hors lui seul tout doit disparaître
De quiconque il veut torturer ;
Tout s’efface, — même, ô démence !
L’intime sentiment de Dieu !
Avant l’heure la mort commence.
L’âme croyait poursuivre un jeu,
Et voilà qu’elle arrive au terme
Avec un seul mot : Je l’aimais !
Que de regrets ce mot renferme !…
N’aimons jamais, n’aimons jamais !

N’abdiquons pas pour des chimères
La royauté de nos destins ;
Le voile des larmes amères
Rend nos regards trop incertains ;
Voyons le but qu’il faut atteindre,
Et brisons, pour y parvenir,
L’obstacle qui ferait enfreindre
Nos devoirs envers l’avenir.
La vie est un fatal problème
Qu’il faut étudier en paix ;
À Dieu seul disons : Je vous aime !
N’aimons jamais ! n’aimons jamais !

Janvier

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